Rapport Violence policière

Témoignage de Zouhir Abdoune, Président de la Coordination Universitaire MAK-Anavad de Vgayet

GOUVERNEMENT PROVISOIRE KABYLEMOUVEMENT POUR L’AUTODÉTERMINATION DE LA KABYLIE

MAK-ANAVAD

RAPPORT D’INTIMIDATION D’UN MILITANT PAR LA POLICE/GENDARMERIE COLONIALE

 

Témoignage de Zouhir Abdoune, président de la Coordination Universitaire MAK-Anavad de Vgayet

Avant de commencer mon témoignage, je tiens à adresser mes salutations fraternelles et mes remerciements aux habitants, aux militants et aux militantes de Rafour et de Cherfa pour leur accueil chaleureux et leurs efforts considérables.

Tout a commencé le 19 mai à 10h00 du matin. Je suis arrivé à Tuvirett avec un camarade militant et nous avons pris la direction de la résidence universitaire pour une réunion avec les membres de la coordination universitaire de Tuvirett afin de préparer la marche du lendemain. À l’entrée de l’université, les agents de sécurité nous ont réclamé nos cartes d’étudiants. Quand ils ont découvert les villes où nous sommes universitaires, ils nous ont informés que tout accès à l’université est interdit aux étudiants de Tizi-Wezu et de Vgayet. Nos frères militants qui résident dans l’enceinte universitaire ont insisté auprès des agents de sécurité pour nous permettre d’entrer. Un agent zélé ou peut-être un informateur a passé un appel téléphonique à la police coloniale. Quelques petites minutes plus tard deux inspecteurs sont arrivés.

Ils ont exigé nos pièces d’identité. Pendant qu’ils les vérifiaient, ils nous ont informés que les ordres sont venus directement du Wali de Tuvirett. Nous apprenons de leur bouche que le Wali en a fait une affaire personnelle. Il a donné ordre au service de police de ne laisser aucun étudiant de Vgayet et de Tizi Wezu mettre un orteil à l’intérieur des universités de Tuvirett. Les deux policiers nous ont précisé qu’ils ne souhaitaient pas appeler les renforts pour nous diriger vers le commissariat pour nous interroger, mais plutôt nous conduire à la gare de Tuvirett pour nous faire quitter la ville sur-le-champ. Pour s’assurer que nous suivrons bien leur recommandation, ils nous ont accompagnés jusqu’à la gare routière, au guichet de Vgayet plus exactement. Cependant, nous avons pris le chemin de Rafour où les militants et les militantes de la région nous attendaient.

Avant de continuer le récit de ce que j’ai vécu, il est important de préciser que les étudiants de Tuvirett ont le droit d’inviter des étudiants de Tizi Wezzu et de Vgayet. Ces derniers ont le droit de passer la nuit dans ces résidences universitaires sur présentation d’une carte d’étudiant de l’hôte et de l’invité. Le Wali de Tuvirett a donc décidé d’enfreindre cette règle.

Nous avons passé la nuit à Rafour. Le 20 mai à 7h00 du matin, nous nous sommes mis en route en cortège comme c’était planifié. Je suis monté dans un fourgon en compagnie de Mass Youssef Mesouaf, président de la Coordination régionale Sud du MAK-Anavad ud et Mass Belaid Mesouaf, président de la coordination universitaire MAK-Anavad de Tuviret et quatre autres militants. Tout au long de la route, nous avons compté de nombreux barrages de la gendarmerie et de la police coloniales. Avant d’arriver au lieu de départ de la marche nous avons été arrêtés par l’un d’eux.

Un policier a sommé le chauffeur d’arrêter le moteur, d’ouvrir la porte et de descendre du véhicule. Quatre policiers se sont adressés à nous pour nous exhorter de rester calmes et de ne rien craindre. Les renforts ont envahi les lieux rapidement. Des policiers en civil et de la B.R.I accompagnés d’un photographe qui avait fait son travail sur place.

À partir de l’arrivée des renforts, les services de répression algériens ont complètement changé d’attitude à notre égard. Ils se sont montrés extrêmement orduriers et agressifs. Ils ont procédé à une fouille minutieuse de nos affaires et du véhicule. Ils ont saisi nos portables et nous ont menottés. L’un des policiers a pris la place du chauffeur. Quatre autres sont montés avec nous à l’arrière du fourgon. Puis, les Land-Rovers emplies de policiers nous ont escortés au commissariat central. Sur le chemin, ils ne cessèrent de nous insulter, de nous provoquer en usant de tous les mots orduriers. Ils nous ont traités comme de vulgaires criminels. À notre arrivée au commissariat nous ne savions pas vers quel commissariat ont été conduits les militants et militantes interpellés avec nous.

Malgré notre arrestation, nous avons espéré que la marche ait bien lieu comme nous l’avions prévu : Une grande marche historique. Grande fut notre déception lorsque nous avons vu l’arrivée des militants et des militantes qui étaient dans le bus en compagnie de Massa Rachida Ider et de Mass Kouceila Ikken. Nous avons alors compris que la marche a été violemment réprimée et qu’elle n’allait pas avoir lieu. Par la suite, nos militants et nos militantes sont arrivés au commissariat les uns après les autres, menottés et portaient tous des signes d’agression sur leurs visages et leurs vêtements.

Les forces d’occupation nous ont fait monter à l’étage supérieur où nous avons entonné les chants révolutionnaires de Mas Matoub, de Mas Ferhat et de Mas Oulehlou. La police coloniale nous ne laissait pas faire et nous a séparés, en nous répartissant dans les différents bureaux du commissariat.

Dans le bureau où j’ai atterri, il y avait deux policiers, un Kabyle et un Arabe. Je leur ai posé la question suivante : « pourquoi nous traitez-vous comme des criminels ? L’un d’eux m’a répondu par une question : « et toi qu’est-ce que tu fais ici ? ». Je lui ai répondu correctement en déclarant que je militais pour l’indépendance de mon pays. J’ai exposé la vision du MAK-Anavad et son projet politique et je lui ai démontré que le MAK-Anavad est un mouvement politique pacifiste, légitimé par la constitution algérienne elle-même. Ils ne m’ont formulé aucune réponse, sauf : « tu es manipulé ». Me voilà en contact avec d’authentiques complotistes. Comment réussir à engager un dialogue constructif, encore moins à les convaincre que l’on peut avoir des convictions politiques, intellectuelles et lutter pacifiquement pour leur concrétisation ?

J’étais encore absorbé dans mes pensées lorsqu’un policier est venu m’emmener dans un autre bureau pour rédiger mon PV d’arrestation. J’ai trouvé sur place deux policiers et un militant menotté. Ils m’ont questionné : « wach tekhdem fel MAK ? » Je leur ai répondu que je suis président de la Coordination universitaire de Vgayet. Ils commencèrent à dénigrer le MAK-Anavad et le Président. Des arguments de très bas niveaux, inutiles à mentionner. Une minute de survol de la moindre page algérienne ultranationaliste et raciste suffirait à se faire une idée assez précise sur le niveau et le contenu des « arguments ».

J’ai gardé mon sang-froid en tout instant, car en ce lieu et moment, j’étais le représentant d’un peuple qui lutte pacifiquement pour recouvrer son indépendance ; le représentant de ses valeurs et de sa pensée, sources de mon éducation. J’ai recommencé mes explications faites au premier bureau, c’est-à-dire, exposé le projet politique du MAK-Anavad. Lorsqu’ils ont achevé la rédaction de mon PV, ils m’ont encore dit : « tu es manipulé ». Ils me l’ont tendu pour le signer, j’ai refusé catégoriquement. Deux policiers m’ont emmené dans un autre bureau où se trouvaient d’autres militants et militantes pour la prise des empreintes. Encore une fois, nous avons commencé à scander en chœur : « Kabylie indépendante ».

Le commissaire est venu nous adresser un serment à haute voix. Je lui ai demandé de rester calme et courtois avec nous. Pour seule réponse, le commissaire a menacé de refaire mon PV. À la fin du serment à dormir debout, deux agents de B.R.I m’ont conduit à l’étage et ont usé de la vulgarité la plus crasse. À croire qu’ils ont tous été formés à la vulgarité par le même formateur.

Deux heures plus tard, un policier m’a emmené chez le médecin. Quand je suis sorti de son cabinet, j’ai croisé le commissaire. Cette fois-ci, il m’a adressé un sourire et m’a demandé à l’accompagner dans un autre bureau où se trouvaient trois policiers. Le commissaire m’a désigné une chaise. Puis, il m’a proposé un débat politique, j’ai accepté volontiers. En effet, nous sommes ouverts au débat, y compris avec les agents des autorités coloniales.

Sa première question m’a fait comprendre qu’il ne souhaitait pas débattre, mais plutôt me sonder et éventuellement m’emmener à dénigrer le RCD et le FFS : « que dites-vous du FFS et du RCD ? ». J’ai failli lui répondre que je ne suis nullement intéressé par un poste de député, maire, Wali ou cadre de l’État colonial. Mais à quoi ai-je songé ? Croyait-il sincèrement m’amener à m’acharner sur les partis politiques kabyles (soi-disant) ? Ou sur le simple citoyen kabyle qui ne partage pas avec moi la même idée sur l’avenir de la Kabylie? Ensuite vient la question de l’assiette vide « qu’allez-vous manger ? » Devrais-je lui expliquer que mon peuple a traversé les millénaires sans crier famine ? Et la question « politique » : « Si la Kabylie devenait indépendante, quel poste occuperais-tu dans l’État kabyle ? ». Cette question me renseigna sur le gouffre intellectuel qui sépare le militant désintéressé et le carriériste de métier. D’autres questions que je vous épargne. Encore une fois, je suis resté maître de mes nerfs pour honorer mon mouvement et lui ai répondu politiquement.

Durant, notre échange, je suis resté fidèle à la ligne politique du MAK-Anavad. Le commissaire a abandonné son siège pour me signifier la fin de la conversation et se dirigea vers la porte de sortie du bureau. Il m’a demandé de faire de même, cependant, je suis demeuré sur place pour continuer le débat avec les policiers. Un court moment, le commissaire est revenu et m’a dit : « yerhem waldik rouh ».

10 heures après mon arrestation, ils m’ont libéré. Cette journée était une journée dans l’enfer algérien où le pouvoir colonial d’Alger a commis une erreur politique grave en réprimant violemment une marche pacifique avec le mot d’ordre « Tuvirett est kabyle » : il a démontré au monde entier qu’il est un colonisateur en Kabylie.

Zouhir Abdoune, président de la Coordination Universitaire MAK-Anavad de Vgayet
SIWEL 291614 May 17 UTC

Partager ceci...
Témoignage de Zouhir Abdoune, Président de la Coordination Universitaire MAK-Anavad de Vgayet
Click to comment

Commenter cette publication...

Haut