Rapport Violence policière

Témoignage d’Arezki sur la sauvagerie vécue au sein du Commissariat central de Tuvirett

GOUVERNEMENT PROVISOIRE KABYLE

MOUVEMENT POUR L’AUTODÉTERMINATION DE LA KABYLIE

MAK-ANAVAD

RAPPORT D’AGRESSION D’UN MILITANT PAR LA POLICE/GENDARMERIE COLONIALE

 

Arezki, étudiant et militant du MAK-Anavad

Le vendredi 19 mai 2017, nous nous sommes rendus à Tuvirett en groupe. Une vingtaine de militants et de militantes pour être précis. Cela a dessein d’éviter d’être interpellés sur le chemin et de garantir notre présence, le lendemain, pour la marche historique à Tuvirett. Nous avons passé la nuit à Raffour où les habitants nous ont chaleureusement accueillis. Les militants et les militantes de Tuvirett nous ont facilité grandement le séjour. La nuit, nous avons tenu une réunion extraordinaire pour envisager toutes hypothèses en rapport, de près ou de loin, avec la marche. Évidemment, nous avons soulevé le fait que la marche puisse être réprimée brutalement. Nous connaissons parfaitement la haine anti-kabyle et la brutalité de la police coloniale, nous savions qu’elle allait être capable d’actes barbares, racistes et inhumains. Ce 20 mai, elle a franchi un nouveau palier dans la violence. Dorénavant nous devons impérativement nous préparer à toutes les éventualités.

Le matin, Tasedda et moi, nous avons atteint le point de départ de la marche à pas de flâneurs. L’endroit était submergé de policiers. Pour donner un aperçu sur la présence massive de la police coloniale à Tuvirett, je précise que de la gare routière jusqu’à l’université, nous avons évité des centaines de policiers, sans mentionner la gendarmerie. À peine arrivons-nous devant l’université, une escouade sortie de nulle part, s’est précipitée sur Lazhar. Nous avons rejoint Rachida pour l’aider à le délivrer des mains policières et leur violence. D’autres policiers se sont intéressés à moi. Ils m’ont encerclé à cinq, deux me tenaient par les bras, deux autres par les jambes et le cinquième me tenait par la ceinture. Ils m’ont transporté vers le véhicule en m’injuriant. Tasedda, qui porte bien son nom, s’est jetée sur eux pour tenter de me libérer. Constatant que ma résistance ne s’affaiblissait pas et ayant Tasedda sur le dos, ils me jettent violemment au sol et commencent à me rouer de coups. En s’apercevant que Rachida s’est élancée sur le milieu de la route pour bloquer la circulation, ils se sont désintéressés de Tasedda et de moi pour se diriger en meute de vautours affamés vers Rachida. Entre-temps, Tasedda m’a aidé à rejoindre le trottoir.

D’autres policiers me ciblent de nouveau et utilisent la même tactique pour me maîtriser :  les bras, les pieds et la ceinture. Tasedda, Celia et Lwenas s’interposent pour me libérer. Cependant, cette fois-ci, les policiers étaient trop nombreux et ont fini par nous séparer. Ils me jettent à terre et s’acharnent sur moi : coups de pied, insultes et coups de poing. Puis, ils me relèvent pour me dire : « lève-toi, on t’emmène à l’hôpital ». J’ai répondu : « je ne veux aller nulle part, libérez moi ». Ils m’ont immobilisé et m’ont emmené derrière le Palais de la (in) justice située en face de l’université. J’avais très mal au pied, ils m’ont projeté par terre, m’ont immobilisé et ont recommencé à s’acharner sur moi. Pendant que les coups pleuvaient sur tout mon corps, je scandais : « pouvoir criminel ! pouvoir criminel ! ». Un policier avait mis son pied sur mon cou pour me faire taire ou pour m’étouffer. Ils m’ont laissé par terre jusqu’à l’arrivée du Veto. Ils m’ont littéralement jeté dedans, les vêtements en lambeaux. Un militant de Boghni était à l’intérieur du véhicule. Ils nous ont conduits ensemble au commissariat.

En arrivant à la centrale, ils nous font monter à l’étage. J’allais m’asseoir dans les escaliers pour récupérer, en effet, je ne pouvais pas tenir debout à cause de mon pied qui me faisait très mal. Ils m’ont ordonné de rester debout contre le mur avec interdiction stricte de m’asseoir sous peine de « sanction ». Il y avait une dizaine de militants dans le couloir du commissariat. Nous sommes restés là un long moment. Par la suite, les autres militantes et militants sont arrivés. Tasedda, la première, elle vient directement à mes côtés. Le policier se dirige vers elle, la tire par le bras et l’emmène dans une salle à côté. Arrivent ensuite les autres militantes : Rachida, Manissa et Celia. Ils les ont toutes conduites dans même salle où se trouvait Tasedda.

Quelques minutes plus tard, nous les avons entendu protester vivement. J’avais les larmes aux yeux. Avec mes amis militants, nous avions envie d’intervenir. Je disais aux militants que nous devions faire quelque chose et la police me hurlait dessus et me demandait de garder le silence. Plus tard, Frawsen arrive avec Lazhar. Ils ont résisté à la B.R.I., qui les traînait dans les escaliers. Lazhar ne voulait pas se laisser faire. Après l’avoir déplacé d’une salle à une autre, ils l’ont immobilisé avec un teaser. J’ai vu « l’inhumanisme » en action. Si j’avais encore le moindre doute sur la justesse de notre lutte pacifiste pour le recouvrement de notre indépendance perdue en 1857, il s’est envolé ce jour du 20 mai à Tuvirett. Ce 20 mai, j’ai expérimenté physiquement le racisme anti-kabyle. Mon corps a ressenti la haine qu’ils nous vouent. Sans République kabyle, notre identité disparaîtra. Je n’ai plus aucun doute là-dessus.

J’étais toujours debout dans le couloir, j’avais très mal au genou. Je voulais m’asseoir, ils m’interdisaient de le faire. Ils m’ont conduit de force dans une autre salle, en m’obligeant à marcher vite. J ne pouvais plus poser mon pied sur terre sans ressentir une atroce douleur. Dans la salle, deux policiers : un Arabe et un Kabyle gardaient Amar, un militant de Boghni, et deux autres militants de Tuvirett. Je me mets à leur parler sur la démocratie, la justice, les droits humains, la liberté. Nous sommes restés enfermés plus de 5h00 dans la même salle. Des policiers passaient toutes les cinq minutes pour nous insulter et nous intimider. Après 5h00, ils ont commencé à nous faire sortir les uns après les autres pour les PV d’audition.

Quand mon tour d’être auditionné est venu, j’ai trouvé un militant de Tuvirett déjà sur place,. Les policiers lui hurlaient dessus pour l’obliger à signer son PV. Dès que je suis entré, je lui ai dit de ne pas le signer. Ils m’ont ordonné de ne pas lui adresser la parole. Je n’ai eu cure de leur recommandation. J’insistais auprès de mon frère, je lui ai conseillé de ne pas signer leur mensonge. Étant assis, la jambe détendue pour soulager ma douleur, les policiers ont décidé de me punir en me tapant sur les genoux. Ils m’ont ordonné de me redresser parce que j’ouvrais ma bouche. Je n’avais plus le droit de me mettre à l’aise. J’avais très mal, un policier est intervenu et leur a expliqué que j’étais souffrant et devaient cesser de me battre. Le militant de Tuvirett refusait catégoriquement de signer son PV. Un policier a recommandé à ses collègues : « changez-lui de salle, on va s’occuper de lui ». Ils l’ont fait sortir et se sont retournés vers moi, à mon tour, j’ai tout assumé sans rien signer : « je suis chez moi et suis venu pour marcher afin de proclamer que Tuvirett d Taqvaylit et aussi pour réaffirmer mon souhait ardent d’une Kabylie indépendante ».

Le PV fini, on me descend aux R.D.C., je rejoins nos militants. Nous étions des dizaines dans la réception. Nous avons  scandé : « Kabylie indépendante ». Nous sommes restés sur place un bon moment avant que l’on nous éparpille, encore une fois, dans les différents espaces de la Centrale. On me reconduit à l’étage dans une nouvelle salle. Nous étions cinq militants sous la surveillance d’un responsable de la B.R.I. Nous avons encore une fois entendu les filles protester fortement. Nous avons exigé des explications, en vain… Ils ont fait entrer Belaid, un militant d’At Yanni, dans la salle où nous étions. Un inspecteur non kabyle vient le voir et lui dit : « depuis tout à l’heure, tu n’as pas arrêté de parler ». Belaid lui a répondu : « oui et je continuerai de le faire ». Le policier furieux, l’injure. Belaid ne s’est pas laissé faire et le policier, mesquin comme peuvent l’être les médiocres, de surcroît raciste, lui a donné un violent coup de pied sur sa jambe gauche blessée. Il est tombé par terre et a eu une crise de douleurs. Nous intervenons pour l’aider. Les agents de la B.R.I s’interposent. Je sors alors de la salle avec un militant pour réclamer un médecin. Les agents de la B.R.I nous ont enfermés dans la salle à double tour.

Curieusement, ils n’arrêtaient pas de nous déplacer d’un point à un autre du commissariat et d’une cellule à une autre, d’un bureau à un autre. Ce ne sont pratiquement jamais les mêmes militants qui se retrouvaient ensemble. Quel est le but d’une telle manœuvre ? Nous déstabiliser ? Je ne le crois pas. Ils ont bien vu que nous sommes suffisamment armés psychologiquement et déterminés pour faire face aux pires situations.

Plus tard, ils m’ont emmené voir le médecin. Celui-ci a exigé mon transfert immédiat à l’hôpital pour des examens et radiographies pour ma jambe qui me faisait toujours aussi mal. Ils lui ont répondu : « hors de question de quitter le commissariat avant de finir notre travail ». Ils m’ont reconduit dans une autre salle, face au bureau du divisionnaire. Cette fois-ci, j’étais avec Nour, un militant Iwadhiyen et un autre militant que je ne connaissais pas. Nous étions sous la garde d’un policier qui nous a parlé ouvertement de la Kabylie. De la salle, nous avons vu arriver le divisionnaire. Derrière lui, massa Rachida, encadrée par des agents qui ne cessaient de lui crier dessus. Quelques moments après, c’était Lazhar qu’ils ont conduit dans le bureau du divisionnaire. Nous avons très nettement entendu Lazhar lui dire : « Azul ». Le divisionnaire lui intimait l’ordre de dire : « Salam alikoum ». Lazhar lui répète « Azul !! » en haussant la voix. Nous avons éclaté de rire. Le policier a fermé la porte du bureau pour nous empêcher de regarder à l’intérieur et d’entendre ce qui se disait.

Nous sommes demeurés dans la salle jusqu’à 20h00. J’étais presque paralysé. Je ne pouvais plus bouger ni m’asseoir. En effet, j’avais mal dans toutes les positions. La majorité des militants ont été libérés. Mes deux frères de lutte et moi, nous avons été transférés vers le bureau de prise d’empreintes et de photographies où nous sommes restées jusqu’à 22h30. Nous étions exténués. Ils m’ont reconduit à la salle d’attente pour récupérer mon téléphone en m’insultant et en tenant des propos racistes envers tout le peuple kabyle, plus particulièrement les femmes kabyles. Ils m’ont restitué mon téléphone mais ont refusé de me libérer. Je me suis enquis de la raison. Effectivement, je voulais savoir pourquoi ils me retenaient alors que toutes les procédures étaient accomplies. Ils m’ont répondu : « nous avons renversé du café sur ton PV, nous devons le refaire ». Les sourires de satisfaction sur leur visage m’ont renseigné sur leur mensonge.

Ils m’ont retenu une demi-heure de plus en me déplaçant dans une autre salle pour attendre la rédaction de mon PV d’audition. Ils m’ont transféré à l’hôpital dans un véhicule avec trois policiers et une militante. Ils n’ont pas arrêté de dire du mal d’elle tout au long du parcours.

À l’hôpital, j’ai rapidement compris qu’ils veulent me faire passer une radiographie avec mes vêtements ! Je dis aux médecins, qui étaient sous étroite surveillance des policiers, que les radiographies se pratiquent sans vêtements ! Ils m’ont répondu : « pas la peine, c’est juste pour établir une rapide radio pour la procédure ». Ils me l’ont donné plus tard, sans me dire mot sur mon état de santé, avant de me relâcher devant l’hôpital d’où les policiers voulaient me chasser, en constatant que j’attendais les militants et les militantes qui viendraient me chercher. Quand nos militants et nos militantes sont arrivés, les policiers nous ont filmés ainsi que la matricule du véhicule. Nous nous sommes rendus dans un jardin public devant le commissariat pour attendre la libération des autres militants et militantes, la police est venue nous ordonner de libérer l’espace. Ils nous ont escortés sur une distance d’environ 600 mètres avant de rebrousser chemin. Les agents de la B.R.I ont pris le relais et nous ont reformulé la même exigence, chose que nous avons faite dès que tous les militants ont été libérés.

quelques hématomes et mes vêtements en lambeaux à la sortie du commissariat

Arezki, étudiant et militant du MAK-Anavad

SIWEL 310647 May 17 UTC

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