Mohamed Benchicou : «Ferhat Mehenni proclame son droit à la résistance contre un Etat qu’il ne reconnait pas»

CHRONIQUE  (SIWEL) — Nous publions ci-dessous, dans son intégralité, la dernière chronique de Mohamed Benchicou, journaliste, écrivain algérien et fondateur avec Saïd Mekbel du Matin, principal quotidien d’opposition en Algérie.  Auteur en 2004 de « Bouteflika, une imposture algérienne » pour lequel il était condamné à deux ans de prison. A quelques mois de sa sortie de prison, en 2006, il obtient le prix PEN Club International qui rend hommage aux journalistes emprisonnés pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression :

Samedi 23 juin 2018 – 18:39
Le bloc-notes de Mohamed Benchicou

Ferhat Mehenni au temps des promesses mortes

Le diable a désormais un nom : Ferhat Mehenni ! C’est pratique, Ferhat Mehenni, il est Kabyle, donc sujet à des spasmes naturels de mutinerie, de sédition et de jacquerie, il est Kabyle doublé d’un chanteur, un chanteur qui fait de la politique, on aura tout vu, un troubadour qui se pique de stratégie, qui milite pour la séparation d’avec l’État, un de ces ménestrels vaniteux qu’on écoute d’une seule oreille, le temps de rire un coup.

Mais rire de quoi ? De nos déchéances ? Je suis peut-être candide, mais il y a dans l’appel de Ferhat Mehenni, comme une rugueuse curiosité : comment le fils du chahid Meziane Mehenni qui, en 1954 déjà, tenait le refuge du village de Maraghna, dans lequel se retrouvaient de prestigieux combattants tels Mohand Oulhadj et Cheikh Amar, Si Lhafidh Yaha, en est-il venu à prôner la non-reconnaissance de l’Etat pour lequel son propre père est mort ? Car enfin, ce n’est pas tant la déclaration londonienne de Ferhat Mehenni qui est le problème, que les causes qui l’ont déclenchée : l’absence d’horizon pour l’Algérien, le recul des quelques libertés chèrement acquises, l’arrogance et l’archaïsme du pouvoir, la corruption qui gagne les plus hautes sphères du pays, l’abrutissement des enfants par un enseignement fermé sur l’époque, la dégénérescence de l’État et des institutions livrés à une nébuleuse rentière, la soumission du pays à des intérêts étrangers, le chômage, résultat d’une désindustrialisation planifiée des lobbys par des lobbys nationaux et étrangers, l’abandon du secteur public, les attaques répétées contre les femmes dont un docte esprit islamiste vient de préconiser qu’on empêche de sortir dans la rue (sic) celle qui, parmi elles, portent des vêtements indécents (entendez par là celles qui sortent sans le voile.)

À l’échelle des périls, quel est celui qui nous menace le plus, celui qui promet d’enterrer les femmes parce qu’il sait que la question de la femme est au centre de toute évolution, celui qui met le pétrole algérien entre les mains des Américains (oui, oui ! Ça se passe chez nous, en Algérie, en 2018 et nous y reviendrons dans la seconde partie de cette chronique) ou le troubadour qui, un peu à la manière des grands justiciers, proclame, à sa façon, un certain droit à la résistance ?

Il plane sur Alger comme un gênant silence qui se mélange au silence des morts. Devant nous, des Algériens humiliés, frappés, poussés à l’exil, l’Algérienne renvoyée au droit médiéval d’où l’avaient pourtant arrachée les héroïnes de la guerre de libération, Djamila Bouhired, Hassiba Ben Bouali… Prête-moi un peu de mémoire, Que je rallume quelques étoiles, Et que je me souvienne de leur nom…Djamila, Louisette, rappelle-toi…L’Algérienne, soixante ans après Bouhired, l’Algérienne se voit interdite de baignade sur les 1200 km de plage que compte son pays, malheur à celle qui ose faire son marché ou son jogging librement, nos femmes, sous nos yeux, nos femmes violemment renvoyées à leur statut de mineure, bientôt l’interdiction de conduire, puis de sortir seule et, pourquoi pas, l’interdiction de travailler, en attendant les lapidations publiques.
Que serions-nous, sans vous, petite race d’illuminés venus nous éclairer sur nos égarements et nos hérésies ? Avant vous, nos pères étaient donc des proxénètes, nos mères des maquerelles, nos sœurs et nos filles des prostituées. Vingt ans de combat contre l’intégrisme islamiste, contre les assassins de Katia, d’Amal, de Nour-El-Houda…Vingt ans à faire reculer le monstre pour en arriver à le voir ressurgir, au nom du Diable, pour terroriser l’Algérienne et jeter notre terre hors de son époque !

Alger, ta race incessante de félines égorgées…
Combien nous faudrait-il d’offrandes
Et de mères démoniaques
Pour te délivrer de tes cerbères
Et te rendre à tes amants ?

Je n’ai aucune idée de la gestation de cette initiative de constituer une «force de contrainte » en Kabylie, mais je crois bien que le leader du MAK veut signifier (précipitamment et gauchement, diront certains) aux nouveaux et anciens gangsters : «Vous n’avancerez pas jusqu’à nous ; il y a une ligne rouge qui indique vos limites et vous ne la franchirez pas».

J’entends bien que de sages esprits s’alarment de ce qu’ils appellent « dangereuse irresponsabilité » pour les uns, « opportunisme » pour les autres et même « mission commandée » pour certains. Ils sont dans la logique de l’émotion : Personne ne souhaite une guerre entre Algériens, à commencer, du moins je le suppose, par le président du MAK lui-même. Mais les choses dépendent-elles de la modération des uns et des autres ? N’y a-t-il pas, déjà, une politique suicidaire et aveugle qui travaille à provoquer l’Algérien, à le déposséder de ses droits, de sa dignité et de ses richesses pour en faire un révolté incontrôlable ? Il y a quelque chose d’embarrassant dans cette ruade contre le chanteur militant. Cette émotion profonde qui a gagné le milieu politico-médiatique algérien à l’énoncé de la constitution de groupes de sécurité par Ferhat Mehenni, cette émotion doublée d’une colère et d’une indignation sans précédent, sauf à me tromper lourdement, je n’ai pas souvenir de l’avoir rencontrée envers ceux qui s’amusent, cyniquement et quotidiennement, à dilapider l’argent des Algériens, à se moquer d’eux comme le fait, avec de grandes dispositions pour la pitrerie, Monsieur Ould Abbès, ce clown que nous envient les plus grands cirques mondiaux, à les mépriser comme le fait cet ex-ministre de l’Energie, américain d’origine marocaine, Chakib Khelil qui, après s’être diablement enrichi avec l’argent du pétrole algérien, nous impose, aujourd’hui, cyniquement, sa face de kleptocrate en annonçant ouvertement son projet de diriger non plus seulement les hydrocarbures mais tout le territoire.

Ordres de Washington ! On comprend mieux pourquoi ce triste individu n’avait pas été inquiété par les autorités judiciaires américaines après le mandat d’arrêt international délivré contre lui par des juges algériens. Il est l’homme installé par les Américains pour gérer la principale richesse algérienne, celle qui, comme l’air qu’on respire, nous est vitale. Eh bien, qu’on se le dise, braves gens, ce pétrole sera désormais l’affaire des seuls Américains !

Une nouvelle loi sur les hydrocarbures algériens est en train d’être rédigée… à New-York par un cabinet américain !

Mais pas de quoi s’inquiéter. Mustapha Guitouni, un homme que vous ne connaissez certainement pas mais qui est pourtant ministre de l’Énergie, est catégorique : “La nationalité des bureaux d’expertise importe peu. Que ces bureaux soient français, anglais, n’est pas la question. Cela est valable pour l’élaboration de toute loi sur les hydrocarbures. Nous ne pouvons tout faire en Algérie. » Quant à l’autre pion des Américains, Ould Kaddour, installé à la tête de Sonatrach par le président sur injonction des Américains, en échange du 5ème mandat, il nous annonce que le gaz de schiste, c’est pour bientôt, malgré le refus des populations du sud de jouer aux cobayes et de subir la pollution de l’eau et l’environnement et les tremblements de terre…Après tout qu’est-ce qu’un Algérien ? Et un Algérien du sud de surcroît !

Mais tout cela, la peur, les indifférences, la dignité blessée, les silences devant le viol de notre mère, tout cela, la capitulation, la renonciation, l’abandon des grandeurs du passé si proche, tout cela, l’arrogance insupportable de gangs qui se disputent les privilèges du pouvoir en ignorant avec mépris le peuple, l’indifférence à la condition de l’Algérien, l’inquiétante faiblesse faiblesse d’un régime obsédé par sa seule survie et qui en oublie de s’occuper des affaires nationales, préférant de fructifier plutôt ses propres affaires, tout cela, l’histoire nous l’enseigne, c’est le ferment des jacqueries sanglantes. Que craignons-nous au juste ?

Ferhat Mehenni n’est-il pas plutôt cet enfant des deuils répétés, qui a trop vu couler le sang kabyle, de 1963 à 2001, et tout cela pourrait bien en avoir fait un homme torturé par l’inépuisable question qui habite tout orphelin de guerre : «Aurait-il vu périr sa descendance dans le fol espoir de terminer nos guerres inachevées si son père et ses compagnons avaient eu la lucidité de les accomplir jusqu’à la délivrance ?» Devant ces nouveaux morts d’un rêve ancien, notre troubadour n’est-il pas habité par l’idée de continuer le combat du père, autant pour défendre, à sa façon, la mémoire des gosses perdus que celle des compagnons de son père, les défendre pour leur éviter le malheur d’avoir tort, car les morts ont toujours tort s’il n’y a personne pour les défendre.

Ferhat Mehenni et ses contradicteurs ne parlent pas le même langage, ne vivent pas dans la même époque, n’ont pas les mêmes obsessions. Celle du chanteur va au-delà de l’émotion, il n’est pas prisonnier de ces honnêtetés domestiques inculquées dans l’enfance, quand tout était divin dans la famille, ces prédications dont se moquent les gouvernants, Pietas erga parentes !

Forban ? Vous avez dit forban ? Peut-être que Ferhat Mehenni ne redoute pas de l’être puisque la politique est devenue la science des forbans ! À forban, forban et demi ! Dans sa réponse à notre ami Arezki Aït Larbi qu’on ne saurait soupçonner d’insincérité ni encore moins d’infirmité politique, il donne, en effet, l’impression de ne pas craindre de passer pour le diable. Lui veut gagner pas émouvoir. Il y avait entre Arezki et Ferhat comme une césure du temps : le premier, sans défendre le pouvoir algérien, s’élève contre l’idée de jeter des jeunes dans la mort ; le second soutient que la seule façon d’arrêter ces sacrifices est de dissuader l’assassin de recommencer. D’où l’idée d’une « force de contrainte». Quitte à user d’une tartarinade, il revendique lui aussi, cette force capable d’infléchir le cours des évènements, – du moins le croit-il – d’imposer sa loi – mais à quel prix ?- envers et contre les circonstances les plus désespérées, cette force dont use le pouvoir pour se jouer des esprits communs, pour tromper, louvoyer, pour la seule finalité qui compte, conserver le pouvoir personnel. Il semble dire à tous : la victoire ne boude que «ceux qui ne savent pas se conformer au temps», comme l’a dit Machiavel.

Ferhat ne jurera plus sur la foi du psaume et du poème, qu’Alger sera le havre de Dieu. Il ne veut plus de nouvelles tombes pour les enfants partis découvrir cet Alger fantasmé, enfants d’Octobre et de nos printemps noirs, enfants ensevelis sous des colères trop grandes, sous la soif de liberté ou sous la bannière de Dieu ! Leurs sépultures solitaires côtoient nos illusions, nos maudites candeurs et nos moribondes vanités et nous n’avons vu mourir ni l’époque ni nos enfants. Les voix sages avaient prévalu en 1949, quand il fallait donner la priorité à la lutte pour l’indépendance, en 1980 et 1988, quand il fallait protéger l’Algérie « des ennemis extérieurs et intérieurs », en 2001 quand il fallait donner le temps au nouveau président pour « engager ses réformes. »

Aujourd’hui, il est trop tard pour les voix des sages et pour les chimères.
Ferhat Mehenni a-t-il raison ? L’urgence n’est déjà plus à ce débat. Elle serait plutôt à se demander comment, à moins de deux semaines de la 56 ème célébration de l’indépendance, ce débat s’est imposé à nous ?

Mohamed Benchicou

Source de l’article : Le Matin

SIWEL 240630 JUN 18

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