La Kabylie à la croisée des chemins

CHRONIQUE (SIWEL) — Tout un monde sépare le modèle de société kabyle du modèle algérien de société prôné par l’Etat algérien. Le premier repose sur des bases authentiques et millénaires et véhicule des principes d’humanité, de liberté, de démocratie et de laïcité quand le second éprouve le besoin de recourir à la confection d’une identité étrangère à son environnement historique, géographique et culturel.

Le pouvoir colonial algérien à travers le sujet de langue arabe à l’examen du Bac prouve encore une fois la haine qu’il nourrit à l’égard de l’amazighité, dimension première et essentielle de la culture de toute l’Afrique du Nord, des peuples qui la constituent et de leurs langues.

Au vu de l’épreuve en question, l’Etat algérien atteste de sa marque de fabrique, celle du colonisateur qui impose sa langue au pays qu’il occupe au détriment de celles qu’il y a trouvées et qu’il s’emploie, de toutes ses forces, à marginaliser avant de les faire disparaître.

Contrairement a ce qui y est énoncé, la France ne combattra point la langue arabe, elle en favorisera au contraire la propagation par le biais de ses bureaux arabes créés en 1844 par arrêté ministériel, bureaux qui l’aideront à administrer de si vastes territoires et en arabiser ce qui était possible de l’être : noms de familles et de lieux notamment.

Napoléon III ira jusqu’à envisager, dès 1860, la création d’un royaume arabe.

Il projettera de se servir de l’envahisseur arabe pour asseoir la colonisation française.

L’ennemi de ses ennemis les berbères, qu’il compte soumettre, ne peut être que son allié.

Les Oulémas, quelques décennies plus tard, seront, d’ailleurs, demandeurs de l’assimilation, donc de la dilution de l’identité amazighe des peuples autochtones dans la nation française. Ils auront les faveurs, des gouvernements français !

Aussi est-il vain de s’échiner, à travers un sujet du Bac, à travestir la réalité en voulant conférer à la langue arabe, l’islam, les Oulémas, et tutti quanti, un rôle qui n’a jamais été le leur durant la colonisation française.

L’Etat colonial algérien, lui, de 1962 à ce jour, n’a eu de cesse de pratiquer le déni identitaire, usant de l’endoctrinement à outrance, jetant la chape de plomb sur tout ce qui risque de contrecarrer son dessein criminel, à savoir le façonnement d’un peuple à sa convenance et le tricotage d’une identité à la mesure de ses viles ambitions.

L’identité amazighe et ses véhicules, les langues kabyle, chaouie, mozabite, chenouie, targuie qui sont porteuses d’un modèle de société de liberté et de démocratie ne pouvaient lui convenir, lui qui ne se voit pas gouverner autrement qu’au moyen des kalachnikovs.

En exigeant des candidats au Bac de se faire les complices d’une imposture, il use, en toute impunité, de procédés répréhensibles que sont le chantage et le terrorisme.

A travers le scandaleux sujet sur lequel les lycéens avaient eu à plancher c’est la nature de ceux qui tiennent les rênes de l’Algérie qui est ainsi révélée.

Gaïd Salah transpire l’antikabylisme. Et, le magma hirakiste qui se déploie tous les vendredis pour réclamer tout et n’importe quoi, dans une espèce de défouloir collectif, est venu à point nommé lui fournir l’occasion de déverser sa haine à l’égard des Kabyles et régler ses comptes avec ses rivaux au sein de la Cosa nostra locale.

Dès sa mise sur orbite, le hirak a devancé les évènements en se prononçant, initialement, contre la présence du drapeau fédéral amazigh dans les marches, lui préférant le drapeau palestinien.

Le drapeau kabyle, lui, a été banni des marches hirakistes « vendredistes ». Serait-ce parce que les Kabyles ne seraient pas chez eux, alors que les Palestiniens le seraient ?

Si les hirakistes algériens entretiennent bel et bien une certaine hostilité envers les Kabyles qu’ils ne conçoivent qu’arabisés et islamisés, Gaïd Salah, lui, en leur refusant l’entrée d’Alger  semble ajouter, pour sa part, que le pays des Kabyles est la Kabylie, ce en quoi, il a raison.

Bien qu’anti-amazighes et surtout anti-kabyles, les marcheurs, eux, pour pouvoir prolonger leurs sorties hebdomadaires ont subitement eu l’idée du khawa-khawisme qu’ils feignent d’avoir spontanément inventé, mais qui,  en réalité, n’est que la réédition d’une vieille recette testée avec succès en 1949, en 1962/63 et qui trouve, encore aujourd’hui, de fervents partisans parmi nombre de Kabyles qui n’ont aucunement tiré leçon du passé.

Ces Kabyles « vendredistes » ont-ils seulement conscience que le khawa-khawisme n’est autre qu’une adhésion à l’idéologie islamo-baathiste du pouvoir en place ?

Le drapeau amazigh convenons-en, n’a été toléré que parce que l’absence des Kabyles qui l’arborent avec fierté aurait rapidement sonné le glas des marches. Son interdiction, qui planait dans l’air, ne tardera cependant pas à être présentée par l’autorité en tenue léopard comme la condition sine qua non de sortie de l’Algérie de ces sables mouvants dans lesquels elle s’est pris les pieds.

Cette décision inique, bien qu’elle ne règle pas le problème algérien, vient sonner comme une gifle sur les joues des Kabyles auteurs et complices des agressions contre leurs frères indépendantistes qui brandissent des drapeaux kabyles.

Le manque de solidarité des hirakistes non kabyles avec leurs « khawa-s kabyles », en ne brandissant pas partout le drapeau amazigh, a quelque peu permis de lever le voile sur les intentions du khawa-khawisme.

C’est aussi la preuve s’il en est, que le sentiment d’appartenance à l’amazighité n’est pas également partagé. Il est plus fort et plus profond chez les Kabyles selon lesquels il doit pouvoir s’exprimer chez eux dans sa spécificité kabyle, et ce dans tous les domaines de la vie (éducation, administration, justice, médias, commerce, etc.) et par le biais d’institutions de manière libre et épanouie.

Cela doit amener les Kabyles, de quelque bord qu’ils soient, à accepter l’évidence que seul un Etat kabyle, sera en mesure de répondre à leurs aspirations.

Ces aspirations telles l’officialisation de la langue kabyle, son développement, son usage et sa pratique obligatoires ; la promotion de l’économie, des symboles, des valeurs de la Kabylie, l’attachement de celle-ci à la laïcité seront continuellement rejetées pour les unes et  attaquées pour les autres au sein d’un Etat algérien qui se définit comme arabe et musulman, postulats qu’il s’arroge le droit d’imposer à la Kabylie, si besoin par la violence.

L’intégration de tamazight dans sa Constitution en 2016 n’est, en vérité, qu’une sorte de parade à l’influence grandissante de la mouvance indépendantiste kabyle. Il suffit, pour s’en convaincre, de constater la position d’infériorité dans laquelle elle est confinée par rapport à l’arabe, après qu’il lui fut dénié le droit d’être la langue de l’Etat.

Aussi machiavélique que l’Etat islamo-baathiste qui l’a conçue, la Constitution algérienne ne remédie en rien à la situation de marginalité dans laquelle se débattent les diverses langues amazighes, si ce n’est qu’elle l’aggrave.

Le bon sens voudrait que l’ensemble des Kabyles se débarrassent de leurs œillères et admettent enfin que l’identité kabyle,  la Kabylie, ne pourront jamais prospérer dans un Etat algérien qui lie son destin à un Machreq arabe et musulman au mépris de son histoire, de sa situation géographique, de sa sociologie, etc.

Dans leur élan de fraternité, les Kabyles prosélytes du khawa-khawisme, auxquels nul ne saurait dénier l’amour pour la Kabylie qu’ils voudraient radieuse, assumant fièrement son identité ancestrale au sein d’une Algérie démocratique, entretiennent une espérance qui, cependant, pèche par manque de réalisme découlant de la plus simple arithmétique. Aussi, leur vœu n’a aucune chance d’être exaucé, car le modèle de société auquel ils sont attachés est minoritaire et se situe aux antipodes de celui de la majorité qui sera aux commandes de l’Algérie. Les députés kabyles, condamnés à ne briller que par un déficit patent de poids législatif qui les vouera à un effacement total dans un hémicycle acquis aux idéologies islamo-baathistes, verront leur mission se limiter au rôle de caution kabyle de politiques susceptibles d’être agressives à l’égard de la Kabylie, et dont  l’état algérien, état jacobin de la pire espèce qui soit, a le secret. Ils seront inévitablement et constamment réduits, dans la cuisine algérienne, à être les dindons de la farce.

Le réveil des Kabyles algéro-khawa-khawistes, consécutif aux rendez-vous soporifiques du vendredi, auxquels ils ont cédé, par naïveté ou par opportunisme, sera cauchemardesque, car l’antikabylisme loin de faiblir, montrera de plus en plus ses griffes telles des fourches.

Inutile de chercher à se persuader du contraire : le maintien de la Kabylie dans une Algérie qui lui est étrangère, qui l’opprime, réprime son peuple, planifie sa disparition, ne peut être, pour elle, que suicidaire.

Par conséquent, les Kabyles qui refusent encore de voir en le projet d’indépendance de leurs frères souverainistes une démarche salvatrice pour la Kabylie, le traitant d’utopie, ne sont, en vérité, que ceux qui se gargarisent d’illusions et fantasment sur une Algérie chimérique au point de s’en aller prendre des vessies pour des lanternes !

Par  Fadila U-Salem

SIWEL 292230 JUIL 19

 

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