Anavad

Karim Achab : « l’argent qui était dû à nos artistes a été détourné pour financer l’arabo-islamisme » (Interview)

INTERVIEW (SIWEL) — Le Ministre de la Langue et de la culture kabyles a répondu à nos questions relatives à son ministère, à la situation des artistes kabyles et l’actualité politique en Kabylie.

Vous êtes à la tête du ministère de la Langue et de la culture kabyles, un ministère qui existe depuis la naissance de l’Anavad, en 2010.

Pourquoi un ministère dédié à la langue et la culture au sein d’un gouvernement provisoire?

Le premier élément de réponse, de nature prosaïque, c’est parce que l’Anavad avait pour vision, à court, à moyen et à long termes, d’initier et de concrétiser des projets pour rattraper tout le retard subi au niveau du développement et de l’épanouissement de notre langue. Ces projets doivent être portés par une méga-structure au sein de l’Anavad, donc un ministère.

Il y a d’autres éléments de réponse, beaucoup plus lyriques, émotifs et qui nous interpellent. Premièrement, notre langue maternelle, le kabyle, est le témoin de notre identité. Sans cette langue, nous nous serions assimilés sans ambages à l’identité que le temps et l’idéologie arabo-islamique ont, hélas, fini par imposer au reste de l’Afrique du Nord. Notre langue est donc le premier indicateur de qui nous sommes. À travers les expressions et autres faits linguistiques, notre langue maternelle est aussi récipiendaire des valeurs et des traditions ancestrales uniques. Ce sont des valeurs qu’un peuple a réussi à forger à travers le temps et qui sont autant de leçons tirées des preuves rudes de l’histoire. Ces valeurs sont codées dans le langage. C’est-à-dire, elles sont métaphorisées et exprimées sous forme de poèmes, de proverbes et autres expressions philosophiques figées. Lorsqu’on dit en kabyle « d tagi i d taqvaylit » en réaction à un raisonnement dans une discussion en kabyle, on ne fait pas seulement allusion à la langue kabyle mais aussi, et je dirai et surtout, à la philosophie exprimée. Nous n’avons pas pris des cours de philosophie, mais cette philosophie nous est transmise par la langue qui la véhicule. Ceux qui ont perdu la langue ont, par la même occasion, perdu cette philosophie. Ces expressions sont là aujourd’hui pour nous interpeller, elles possèdent un sceau original, comme si elles sortaient de la bouche des ancêtres qui les avaient forgées. Ainsi, à chaque expression entendue, nous entendons la voix de nos ancêtres nous interpeller. On peut dire que, grâce à la survie de notre langue, leur voix est restée éternelle et elle le demeurera aussi longtemps que cette langue continuera à exister, d’où notre devoir de la transmettre aux générations futures.

Ensuite, c’est en tant que témoin de notre identité que cette langue est frappée depuis plus d’un demi-siècle de déni, d’hostilité, de violence, d’acharnement, de dénigrement et de dévalorisation de la part des arabo-islamistes. Permets-moi d’ouvrir une petite parenthèse ici sur la datation de ce déni. En fait, la France l’avait pratiqué par sa politique d’arabisation des toponymes et des patronymes en confiant la tâche de leur transcription aux bureaux que la France appelait officiellement « les bureaux arabes ». Cette violence et ce déni furent par la suite exprimés de façon beaucoup plus explicite dans le mouvement national algérien, lors de l’épisode que l’on désigne faussement par « crise berbériste » au lieu de l’appeler « crise anti-kabyle ». Cette appellation « crise berbériste » avait pour objectif, caché ou affirmé, de culpabiliser les militants kabyles d’alors en leur faisant porter la responsabilité de tous les méfaits engendrés par la réaction violente des panarabistes et des islamistes de l’époque, y compris les assassinats politiques et les dénonciations des militants à l’armée française. Aujourd’hui, tout est documenté, je renvoie vos lecteurs intéressés aux livres d’Amar Ouerdane et d’Abdenour Ali Yahya . Par un truchement rhétorique datant de cette période, les islamistes étaient devenus des Oulamas (des savants), les panarabistes étaient devenus des nationalistes algériens, tandis que les Kabyles qui luttaient pour l’avènement d’une Algérie authentique étaient devenus des « berbéristes », une étiquette qu’on colle à tout militant aujourd’hui. Ainsi, les islamistes et les panarabistes ont réussi à se débarrasser du suffixe –iste dans son sens idéologique, pour le coller aux Kabyles, réduits au statut de partisans en faveur d’une idéologie, c’est le monde à l’envers. À coup de déformations et de propagande, ils ont réussi à transformer un droit linguistique et identitaire, en idéologie; ils ont aussi réussi l’inverse, à savoir imposer une idéologie en tant qu’identité à tout un peuple.

Cette hostilité vis-à-vis de notre langue va s’intensifier à l’indépendance de l’Algérie. Le régime algérien, resté constant jusqu’à aujourd’hui, lui déclare une véritable guerre en mobilisant toutes les ressources du peuple, lesquelles ressources auraient dû être mis en faveur de son épanouissement et de son développement, tandis que la majorité des algériens se complaisaient dans la langue et l’identité que le régime leur a imposé. Le constat aujourd’hui est amer! La langue a perdu de son terrain géographique, le nombre de locuteurs se rétrécit, son vocabulaire se perd, l’usage de l’arabe et du français prend sa place dans des conversations savantes, scientifiques et dans les réseaux sociaux, etc. Qu’est-ce que l’État algérien propose après la pseudo-officialisation? Il vient d’implanter une association d’arabisation IQRA, que l’on a faussement et pompeusement baptisée « association d’alphabétisation » pour nous leurrer, à Tizi-Ouzou même, il favorise l’investissement des pays du Golf en Kabylie pour imposer la langue arabe aux employés, tout en bloquant les investissements et autres initiatives kabyles ou non-arabes de façon générale.

Aujourd’hui, seul l’avènement d’un État kabyle peut garantir la survie de la langue et de la culture kabyles avec non seulement un budget, des ressources matérielles et humaines et des programmes, mais aussi une souveraineté politique totale qui peut lui garantir les prises de décisions politique en termes d’aménagement linguistique.

Le Gouvernement de Lhacène Ziani est structuré en commissions de travail rattachées à des ministères. Qu’en est-il de votre ministère à ce sujet?

En effet, comme notre premier ministre l’a rappelé à maintes reprises, le MAK-Anavad est maintenant dans la phase de concrétisation de projets. Pour mener à bien cette phase, nous avons besoin de nous structurer en commissions. Pour ce qui est de mon ministère, nous avons d’abord une commission intitulée « langue et culture ». Cette commission est structurée en sous-commission et chaque sous-commission contient plusieurs équipes, le tout avec des ramifications aussi bien en Kabylie qu’en diaspora. Les sous-commissions mises en place sont les suivantes : (1) l’aménagement linguistique avec des équipes travaillant sur des volets distincts (académie, toponymie, des patronymes et de la signalisation); (2) événements culturels et calendrier; (3) promotion et protection des artistes d’expression kabyle.

Comme le MAK-Anavad est dans une démarche inclusive, à l’instar du projet visant à instaurer un parlement en Kabylie, ces projets s’adressent aussi à tous les Kabyles, nous souhaitons inclure un maximum de compétences, que ce soit au niveau des militants et militantes, des sympathisants et sympathisantes mais aussi des citoyens qui se reconnaissent dans ces projets. Cette démarche est aussi en ligne avec le projet.

L’un des points principaux de l’énoncé de politique générale de votre ministère, figure « La protection des intérêts des artistes kabyles ». L’artiste kabyle a besoin d’être protégé aujourd’hui?

Cela va de soi, c’est une évidence. Les artistes kabyles ont subi une injustice incommensurable. Quand on est artiste, on est né artiste. Ces artistes talentueux pour la plupart d’entre eux et d’entre elles ont été privés du développement et de l’exercice de leur talent comme ils auraient pu le faire dans un État de droit. Ils sont les premiers à être affectés par cette ségrégation et cette hostilité faite à notre langue. L’État se doit d’avoir des programmes pour permettre à cette catégorie d’individus de développer leur talent et en faire une profession. Cette profession a besoin de la protection de l’État, avec tous les moyens juridiques mais aussi financiers. N’est-ce pas une injustice que de priver des citoyens d’exprimer leur talent et de mener une vie décente?

À cette injustice, se greffe une autre, l’assassinat du rêve d’enfance. Ces artistes ont très tôt identifié leur talent et se sont mis à le développer tout seul. Mais cet auto-développement atteint ses limites, puisque, à un moment donné, ils doivent aussi fonder une famille, gagner leur pain, élever leurs enfants, faire face à tous les déboires de la vie. Quand on regarde aujourd’hui les débuts de ces artistes dans les années 70 et 80, sans parler des artistes d’avant l’indépendance, et le potentiel qu’ils affichaient alors, et quand on voit ce qu’ils sont devenus par la suite, on se rend compte de tout le gâchis, mais aussi de tout l’épanouissement dont cette langue et cette culture sont privées. Ceci est évidemment valable pour les poètes que l’État algérien a privé d’outils comme le développement de la transcription en kabyle, l’encouragement à la publication, les subventions, etc.

En définitive, l’argent qui était dû à nos artistes et à nos poètes a été détourné de façon illégale par le régime algérien pour financer la propagande arabo-islamiste. C’est encore le cas aujourd’hui avec les Alger, Tlemcen, Constantine, etc. déclarées tantôt capitales de la culture arabe avec un budget colossal, tantôt capitale de la culture islamique avec un autre budget colossal. Cette injustice faite à nos artistes par le régime algérien restera à jamais irréparable. Le MAK-Anavad leur exprime toute sa solidarité, sa sympathie et sa gratitude, tout en leur promettant que nous ferons de notre mieux en vue de créer les meilleures conditions mieux à même de protéger leur statut, d’exercer et de promouvoir leur talent. Le premier projet les concernant consiste à créer une coopérative qui fera aussi guise d’institution bancaire leur permettant à la fois d’être présents partout sur la planète et de fructifier le gain de leur investissement et leurs efforts. Ce sera une coopérative par eux et pour eux, l’Anavad n’en sera que l’initiateur en mobilisant les ressources et les compétences juridiques et financières dans un premier temps. Nous les aiderons à rédiger les statuts, à avoir un dépôt légal, constituer un capital initial sous formes d’actions, un calendrier pour démarrer et ce sera ensuite à eux de gérer leur coopérative.

Concernant les artistes kabyles, il y en a qui disent qu’il y aurait une certaine frilosité, chez des chanteurs par exemple, à s’engager derrière le projet d’indépendance de la Kabylie bien qu’ils en soient convaincus. Qu’en pensez-vous?

Dans un premier temps, il y aura toujours des artistes qui vont accueillir ce projet avec réticence ou scepticisme et c’est somme toute légitime et ce sera à nous de faire nos preuves pour démontrer sa concrétisation. Nous sommes aussi convaincus qu’il y aura aussi des artistes qui répondront oui et qui permettront la mise sur pied d’une telle structure. Ils seront les architectes de leur propre réussite, les précurseurs sur les épaules desquelles reposeront la concrétisation et la réussite de ce projet. L’histoire retiendra leurs noms.

Certains ne comprennent pas l’approche du MAK-Anavad passant de la revendication amazighe à la revendication kabyle, de la langue tamazight à la langue kabyle, du drapeau amazigh au drapeau kabyle, etc. Avez-vous une explication à leur donner ?

Il y a deux volets nettement distincts dans cette affaire. D’abord sur le plan linguistique, lorsque nous disons tamazight, il est fait allusion à la variété kabyle si on est en Kabylie, touaregue si on se situe dans le territoire touareg, chaouie dans les Aurès, tachelhit dans le sud du Maroc, tarifit dans le nord du Maroc, tamzabt chez At Mzab, etc. Il n’y a aucun linguiste qui va dire qu’il existe une langue tamazight en dehors de ces variétés locales qui ont toutes le statut de langue. Sur le plan linguistique, on appelle une langue un dialecte lorsqu’on est en présence de plusieurs variétés de la même langue et qu’il y a intercompréhension mutuelle entre les locuteurs de ces différentes variétés. On désigne ces variétés comme langues lorsque cette compréhension mutuelle cesse. Aujourd’hui, sans efforts d’apprentissage cette compréhension mutuelle entre les locuteurs de ces différentes variétés amazighes n’est pas là. Cela ne veut pas dire que toute intercompréhension entre elles est exclue. Le degré de compréhension relative qui existe est semblable à celui que l’on retrouve entre les locuteurs des langues romanes comme le portugais, l’espagnol, l’italien, le français, etc. ceci ne veut pas dire Il est normal que l’on trouve des degrés variés de compréhension. Par conséquent, du point de vue linguistique, il est légitime de parler de langues distinctes et que l’on parle de taqvaylit lorsque nous parlons de la langue qui est parlée en Kabylie ou de la langue maternelle des kabyles. Le terme tamazight est utile lorsque la référence à la zone géographique ou à la variété n’est pas pertinente et ceci nous ramène au deuxième volet implicite dans cette question.

À un moment donné de la revendication de la langue amazighe, parler de différentes formes de tamazight aurait été ridicule car elles étaient toute réunies dans le déni et le négationnisme des dictatures en Afrique du Nord. À ce moment là, tout ce que l’on pouvait dire de chacune d’entre elles était systématiquement valable pour les autres. Nous étions alors dans une macro-perspective. Autrement dit, l’enjeu était de démontrer que toute l’Afrique du Nord était frappée de déni linguistique et, à travers celui-ci, spoliée de son identité propre. Dès lors, la Kabylie et les Kabyles étaient de fait devenus le seul et véritable porte-voix de cette dénonciation et de la revendication amazighe. Dans cette perspective, le vocable tamazight utilisé pour la langue était plus un leitmotiv qu’une langue. Ceci a eu l’avantage de réveiller et de secouer les consciences en dehors de la Kabylie.

Depuis, les choses ont beaucoup évolué, la revendication a fait son chemin, les langues se sont déliées, les tabous tombés y compris dans les textes constitutionnels tandis que la revendication est portée par les voix locales. Maintenant, nous faisons face aux préoccupations et aux défis purement linguistiques, didactiques et pédagogiques. Ces défis sont nombreux. Nous sommes alors dans la micro-perspective. La langue doit être abordée dans sa zone géographique. Ceci n’exclut nullement une coopération et un rapprochement entre les variétés linguistiques et une coopération entre les spécialistes travaillant sur les différentes variétés. Seulement, il faut que chaque région assure une prospérité et un développement à sa variété locale tout en intégrant cette coopération dans une perspective d’aménagement linguistique à court, à moyen et à long terme.

Sur le plan politique, cette transition illustre le passage des militants kabyles de la revendication pure et simple de leurs droits linguistiques et culturels à l’édification d’un État qui leur soit propre. Ceci est aussi valable pour le drapeau. Nous sommes bien conscients que nous appartenons à un ensemble plus grand, la famille amazighe, que ce soit sur le plan linguistique ou identitaire. En même temps, il n’est pas moins vrai que les zones géographiques où ces variétés amazighes ont survécu ont fini par développer leurs propres spécificités linguistiques et culturelles. Par conséquent, le drapeau kabyle n’est incompatible ni avec le drapeau amazigh qui doit être vu comme le symbole d’une fédération ni avec d’autres drapeaux revendiqués dans des zones géographiques spécifiques comme celui de l’Azawad, des Rifains ou des Chaouis pour ne citer que ceux-ci.

Un mouvement autonomiste vient de naître, 15 ans après la naissance du MAK. Cela vous surprend-il? Peut-on dire, même si on ne connait pas encore leur projet, que c’est, de fait, une entreprise de « ré-algérianisation » de la Kabylie?

Maintenir la Kabylie dans le giron de l’Algérie à n’importe quel prix est en effet l’une des missions dont est investi ce nouveau mouvement, selon les dires même de son coordinateur rapportés dans le journal El Watan en date du 17 février. Est-ce une maladresse de sa part? Je ne le pense pas, j’ai plutôt tendance à croire que ces propos avaient bien circulé dans les cercles de ce mouvement pour justifier sa création. Qui cherche-t-on à convaincre de la nécessité de créer un autre mouvement pour l’autonomie de la Kabylie dans le but de maintenir celle-ci dans le giron de l’Algérie?

Du reste, de tels propos révèlent que ce mouvement est plus un rassemblement pour l’Algérie qu’un Rassemblement pour la Kabylie. Pouvons-nous  pour autant affirmer que tous les militants impliqués dans la création de ce mouvement l’ont suivi pour cette raison? Je ne pense pas. Certains baignent encore dans l’illusion que le régime algérien finira par accorder une autonomie élargie à la Kabylie. La plupart d’entre eux se rendront à l’évidence tôt ou tard et finiront par rejoindre le Projet pour un État kabyle tel que prôné aujourd’hui par le MAK-Anavad. Nous avons ici une raison de plus pour ne pas alimenter l’animosité et l’inimitié entre Kabyles, réunis par le même sort.

L’Algérie est aujourd’hui devenue une province du Moyen-Orient, c’est l’aboutissement même du projet des arabo-nationalistes algériens et du clan de Oujda qui a confisqué l’indépendance acquise grâce aux maquis et aux maquisards kabyles. Souvenons-nous, cette Algérie arabo-islamique a tué le projet de l’Algérie authentique que proposaient la plateforme de la Soummam et les nationalistes algériens kabyles, ce qui d’ailleurs a donné lieu à la  « crise anti-kabyle » que j’ai mentionnée plus haut. Un demi-siècle après l’indépendance de l’Algérie, force est de constater qu’ils ont réussi à faire de ce pays une province du Moyen-Orient, à l’exception de la Kabylie laquelle, jusque-là, a su résister grâce à ses valeurs, sa culture et sa conscience identitaire. On voit bien que cette résistance montre aujourd’hui ses limites et que seul un l’indépendance protégera la Kabylie de cette assimilation arabo-islamique.

SIWEL 011009 Mar 17

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