Formation

Mémorandum – partie 2 : De la permanence de la Kabylie à travers l’Histoire

MEMORANDUM

POUR LE DROIT A L’AUTODÉTERMINATION DE LA KABYLIE

Partie 2 : De la permanence de la Kabylie à travers l’Histoire
  1. La Kabylie existe depuis la nuit des temps. Elle a une permanence qui, établie par les historiens, remonte au moins à près de trois mille ans. Les Phéniciens avaient établi trois comptoirs, le long de sa côte méditerranéenne, Igilgili, Rusazus, et Rusuccuru (actuels Jijel, Azeffoun et Dellys).
    Elle avait sa propre civilisation attestée par la stèle d’Avizar (Abizar) et les inscriptions libyques de la grotte d’Ifigha. Selon Gabriel Camps, ces documents témoignent d’un peuplement et d’un armement antérieurs à la période romaine. (146 av-J.C à 486 apr-J.C).
    Elle avait son type d’Etat qui fédérait au moins sept grandes régions mais dont Ammien Marcellin (Ammianus Marcellanus (Histoire romaine XXIX) n’avait cité que cinq, les Quinquégentiens (Quinquegentanei). Ces derniers, d’après l’historien Younes Adli, sont :

    • les Jubaleni des Bibans,
    • les Isaflenses (Iflissen Ou Mellil),
    • les Missinissences (Imssissen ou M’sisna par déformation opérée par les Français),
    • les Tendences (Ifnayen) et enfin 5)
    • les Jesalences (Aït-Irathen).

    Aux côtés de ces cinq fédérations il faut ajouter les Bavares (Babors) et les Ucutumani qui occupaient la région comprise entre Vgayet (actuelle Béjaïa) et Constantine, comme cela est signalé par certaines inscriptions romaines et par le géographe grec Ptolémée.
    Les Kabyles n’avaient jamais accepté la domination romaine contre laquelle ils s’étaient battus de manière permanente. L’un des épisodes de cette guerre contre Rome était le fait de Fraxen (Frawsen) et avait duré pas moins de 45 ans (253 à 298 de notre ère).
    La Kabylie était déjà terre de résistance contre toute autorité étrangère.

  2. Malgré les nombreuses invasions qui ont affecté son environnement nord-africain, il n’y a que deux puissances qui avaient réussi à avoir un contrôle relatif sur elle, la romaine et la Française. De même que parmi les différentes dynasties musulmanes qui s’étaient succédé autour d’elle, seules la ziride (972-1014) et l’almoravide (1040-1162) auront eu une certaine influence sur le cours de son histoire.
    • Issus de la dynastie ziride, les Fatimides (969-1171) qui avaient fondé la ville du Caire, étaient des Kotama, originaires de Kabylie. Toutefois, du fait de la grande distance qui la sépare de l’Egypte où la dynastie avait établi son siège, au bout de quelques années, elle s’en était détachée par sa branche Hammadite pour se recentrer sur elle-même. Elle refusait déjà de cautionner la violation par ses enfants des droits d’un autre peuple au temps où les conquêtes militaires étaient considérées par tous les empires comme allant de soi et comme étant des preuves de leur puissance, de leur grandeur et motifs de leur fierté.
  3.  Les hordes hilaliennes ayant envahi l’Est nord-africain à partir de 1051-1052 n’avaient jamais pu régner sur elle. François Decret, dans son article sur « les invasions hilaliennes en Ifriqia écrit : « Outre la Tunisie, ils (les Hilaliens) tenaient la majeure partie du Constantinois, en occupant les plateaux et les plaines, mais évitant les zones montagneuses (…). La Grande Kabylie conserva son peuplement berbère, comme aussi la Petite Kabylie, mais la plaine maritime de Annaba comme l’arrière-pays de Tabarka étaient au pouvoir des Arabes ».
  4. Paradoxalement, la dynastie almoravide (1040-1147) dont pourtant le territoire s’arrêtait à Alger, avaient eu ses adeptes kabyles qui ont fini par jouer un rôle déterminant dans l’organisation hiérarchisée de leur société, en préservant l’identité et les valeurs de la Kabylie.
  5. Si les historiens de l’Afrique du Nord, à travers les âges, ne s’étaient intéressés qu’aux empires et aux ensembles dynastiques dans lesquels, en dehors du royaume de Bougie (Vgayet), la Kabylie était pratiquement ignorée, c’était surtout à cause de l’inviolabilité du territoire de cette dernière.
  6. Ce n’est qu’à partir de l’arrivée des Turcs à Alger, en 1515, que la Kabylie va faire irruption sur la scène internationale et dans les centres mondiaux de décision. En se révélant comme le territoire d’un peuple intraitable sur lequel la Sublime Porte se cassait toujours les dents, elle devenait un acteur majeur de l’histoire de la Méditerranée. Un empire aussi vaste et aussi puissant que celui des Ottomans n’arrivait pas à réduire un peuple d’à peine deux millions d’habitants (recensement français de 1895). Même au prix d’horreurs commises par la soldatesque turque sur les Kabyles, comme par exemple le fait d’enterrer vivants des dizaines de personnes innocentes dans des fosses communes, les Turcs n’eurent jamais d’emprise sur la Kabylie. Ils finirent, malgré eux, par négocier avec ses responsables aussi bien le prix du bois de la forêt d’Yakuren pour la construction de leurs bateaux, le passage des troupes turques en territoire kabyle pour circuler entre leurs deux capitales, Alger et Constantine, que les moules de la fausse monnaie de la Régence d’Alger, frappée par les bijoutiers kabyles d’At Yanni.
    En 1520, Ahmed U l Qadi 1er initia la résistance kabyle contre la colonisation turque, réussissant même à s’emparer d’Alger et forçant le chef de bande Khair-Eddine Arroudj à se sauver.
    1575 : Le royaume de Koukou (Kabylie) s’était même permis de fournir 1000 hommes au roi du Maroc, Moulay Malek, pour l’aider à se remettre sur son trône. Ses hommes avaient servi de garde d’élite au sultan pour affermir son pouvoir sur le royaume.
    En 1609, les Kabyles vinrent battre les murs d’Alger puis, entre 1758 et 1770, ce fut toute la Kabylie qui se souleva contre la Régence turque. Au début du XIX° siècle, plusieurs autres insurrections se produisirent, notamment en 1805, 1813, 1816 et enfin en 1823, sept ans à peine avant la conquête d’Alger par la France. lien
  7. La Kabylie n’a perdu sa souveraineté que depuis 1857 face à l’armée française. Même si son ultime tentative de la récupérer en 1871 avait échoué, elle n’en refusait pas moins obstinément la domination coloniale de toutes ses forces.
    • L’ANNEXION DE LA KABYLIE A L’ALGERIE FRANÇAISE EST ILLÉGALE. Elle n’a jamais été actée par un document de reddition ou d’acceptation par des représentants kabyles.
    • Auparavant, après avoir enlevé Alger aux Turcs, la France coloniale s’était emparé d’un vaste territoire en Afrique du Nord centrale. Elle créa l’Algérie par un décret du 14/10/1839 par lequel elle reconnaissait de fait l’indépendance de la Kabylie. Les cartes géographiques de l’état-major français, établies à l’époque, prenaient soin de bien délimiter les frontières entre l’Algérie française et la Kabylie indépendante.
    • Alexis de Tocqueville, conseiller parlementaire à la colonisation avait toujours préconisé de laisser la Kabylie en tant que pays indépendant avec lequel il était aisé de commercer. Dans sa lettre de 1847, alors que l’Algérie française était déjà une réalité, il rappelait l’indépendance de la Kabylie en écrivant : « À l’opposé du Petit-Désert, dans les montagnes qui bordent la mer, habitent les Kabyles indépendants. Jusqu’à présent nous n’avions jamais parcouru leur territoire. » ! Il confirme plus loin : « Or nous occupons aujourd’hui, sauf la Kabylie, la totalité du Tell… »
      C’est le fait de ne pas avoir écouté les conseils avisés de Tocqueville, avancés dès 1837, recommandant de ne pas annexer la Kabylie à l’Algérie française, qui avait jeté les bases de la guerre de décolonisation (01/11/1954/19/03/1962).
    • Malgré l’interdiction des assemblées traditionnelles kabyles par la France (1868), et l’introduction de la justice française (1874) puis l’état civil (1882) qui a tenté de donner de nouveaux noms de famille aux Kabyles, le droit coutumier et les structures de concertation et d’organisation traditionnelles, les noms patronymiques ancestraux demeurent vivaces.
    • L’Emir Abdelkader qui s’était rendu à la France en 1848 et que l’historiographie franco-algérienne présente encore comme le « père de la nation algérienne » n’avait jamais été reconnu comme chef par les Kabyles. Son incursion en Kabylie où, au mépris des réalités sociopolitiques de tout un peuple, il voulait d’autorité y lever des troupes, fut pour lui un camouflet mémorable.
  8.  La Kabylie a été le fer de lance de la décolonisation de l’Algérie. Jusqu’en 1954, ce qui est appelé de nos jours le « Mouvement National » algérien n’avait globalement de base sociale qu’en Kabylie (M. Harbi). De l’Etoile Nord-Africaine (ENA 1926) au PPA (1936), puis au MTLD (1945) c’étaient des militants kabyles qui se mobilisaient contre le colonialisme. Il en était de même pour la guerre dite d’indépendance de l’Algérie. Elle n’était animée, pour l’essentiel, que par des Kabyles, que ce soit en Kabylie (Opération Jumelles), à Alger (la Bataille d’Alger), en Wilaya IV (Azzedine et Si Salah) ou en France (Paris, 17/10/1961). Ils espéraient secrètement reprendre leur destin en mains, une fois le système colonial vaincu.
    La déclaration du 1er Novembre 1954 par laquelle fut déclenchée la guerre d’indépendance comme le Congrès de la Soummam qui jeta les bases de l’Etat algérien étaient essentiellement le fait de la Kabylie.
  9. En fin de compte, l’indépendance de l’Algérie a été confisquée par une armée dite « des frontières », car stationnée en Tunisie et au Maroc. Elle a pris le pouvoir à Alger en 1962. Pour la Kabylie, cette indépendance s’est avérée n’être que le prolongement, en pire, du système colonial français contre lequel elle s’était tant battue ! Le colonialisme français n’avait jamais eu de politique officielle visant le démantèlement de l’identité, de la langue et de la culture kabyles autant que le fait l’Algérie depuis 1962. Il y avait, certes, une ségrégation contre tous les indigènes, mais il n’y avait pas de racisme institutionnel spécifiquement antikabyle, comme c’est le cas depuis la « décolonisation ».
  10. Aussitôt la guerre d’Algérie terminée, la Kabylie exprima sa volonté d’indépendance. La guerre de Kabylie engagée sous la bannière du FFS (29/09/1963), avait bien pour objectif inavoué, son indépendance et Ait Ahmed, son chef politico-militaire, une fois capturé en 1964, fut condamné à mort pour « sécession » avant de voir sa peine commuée en prison à perpétuité. Son évasion de la prison, en 1966, le sauva in extrémis.
  11. Depuis 1976, la Kabylie a opté pour un combat pacifique afin d’arracher ses droits. Dans un premier temps, dans le cadre d’une Algérie plurielle, puis, depuis le Printemps Noir de 2001, pour un destin en marge de l’Algérie.
  12. Au Printemps Noir de 2001, la Kabylie a subi une répression sauvage qui a fait pas moins de 130 morts. Elle réalise, désemparée, qu’elle n’a jamais été considérée comme étant algérienne. Non seulement il n’y eut aucune manifestation de sympathie ou de solidarité avec elle de la part des Algériens mais, en plus, une séance du parlement algérien convoquée spécialement pour débattre de son cas fut un véritable réquisitoire contre elle. A l’ouverture de cette séance parlementaire, une minute de silence fut observée à la mémoire d’un jeune palestinien, mais aucun geste, aucune compassion pour les dizaines de victimes kabyles qui venaient d’être abattues de sang-froid par les gendarmes algériens. Il y eut même une proposition de déchoir de sa nationalité algérienne l’un des pères fondateurs de l’Algérie, M. Hocine Ait Ahmed, dont le seul tort était d’avoir des origines kabyles.
  13. C’est ainsi que le droit à l’autodétermination, autrement dit à l’indépendance, est devenu, de nos jours, l’aspiration la plus partagée par le peuple kabyle.
    Mais si la permanence de la Kabylie à travers l’Histoire a été assurée par l’amour de ses enfants pour leur liberté et leur terre, ils y sont parvenus aussi grâce aux institutions démocratiques qu’ils se sont bâties au fil des millénaires et qui demeurent encore vivaces. Ces dernières qui peuvent, par certains aspects, s’apparenter à celles de la Grèce antique, n’en étaient pas mois un ensemble architectural d’un Etat à nul autre pareil.

Prochain chapitre : De l’Etat kabyle.

Lire la partie 1 : Demande de reconnaissance formelle du droit du peuple kabyle à l’autodétermination

SIWEL 301530 Sep 17 UTC

Partager ceci...
Mémorandum – partie 2 : De la permanence de la Kabylie à travers l’Histoire
Click to comment

You must be logged in to post a comment Login

Leave a Reply

Haut