MILAN (SIWEL) — tenue le mercredi 11/12/13 à l’Université de Milan-Bicocca à l’occasion de la présentation du livre:  » Tilelli. Scritti in onore di Vermondo Brugnatelli  » (Tilelli. Ecrits en l’honneur de Vermondo Brugnatelli) (traduction libre de l’italien)

 

Chers collègues, chers amis,

Je ne trouve pas de mots pour vous remercier pour l’affection que vous me manifestez, que certains, y compris moi-même, pourrait trouver quelque peu excessive, ou du moins "digne d’une meilleure cause" …

J’ai été invité à dire quelques mots sous le mot à grand retentissement de lectio magistralis, mais comme quiconque me connait le sait, je ne suis pas exactement du genre de "Donneur de Leçons ", le style panégyrique n’est pas du tout adapté à ma nature. Le plus que je puisse me permettre, et concéder à mon auditoire, c’est un court discours, sans trop de jeux de mots, sur un thème lié au titre de l’œuvre que vous avez bien voulu me consacrer.

Comme beaucoup d’entre vous le savent déjà, Tilelli signifie «liberté» dans la langue berbère.
S’agissant de liberté, c’est donc un sujet d’engagement, particulièrement présent ces jours-ci, dans les discours des médias (même si pas toujours dans les pratiques de la politique) à la mort de Nelson Mandela, qui incarne de par sa vie et son témoignage les valeurs les plus élevées associées à la liberté. Toujours centrée sur le concept de liberté, il y a seulement quelques jours de cela, une lectio magistralis très différente fut tenue dans cette université et fut l’œuvre d’un grand prélat et un philosophe distingué , et par conséquent, pour citer l’incipit du discours que tenait parfois le grand-père de Amin Maalouf dans son village, "Ceux qui m’ont précédé à cette tribune ont déjà tout dit, que pourrais-je ajouter d’utile? " ("Origines", Chapitre 20, p 124 Trad. en ital. par E. Volterrani).

Ce que je crois pouvoir dire pour ma part, sans encourir le risque de l’accusation de témérité d’avoir oser rivaliser avec mes illustres prédécesseurs, consiste en quelques considérations sur la façon dont le concept de «liberté» a été décliné dans la langue berbère, en utilisant trois termes qui en illustrent de nombreux aspects: Tilelli, timmuzɣa, isefra. Ce sont ces trois termes qui constituent le titre attribué à cette rencontre.
Commençons par le premier, Tilelli, qu’utilise tout militant amazigh lorsqu’il évoque la «liberté».

1. Tilelli: la liberté comme rançon et comme conquête.

En dépit de la large diffusion du terme au cours des dernières années, il est de notoriété que tilelli constitue, dans le panorama lexical berbère, un néologisme. Un mot forgé dans le sillage du mouvement qui, partant à peu près à partir du milieu du siècle précédent, il s’est employé à faire du berbère une langue de culture "savante", capable de rivaliser avec d’autres grandes langues littéraires, en l’enrichissant en particulier d’un vocabulaire capable d’exprimer des concepts abstraits et des innovations du monde moderne, dans tous les secteurs, de la politique aux sciences naturelles, à l’informatique et dans tous les domaines de la connaissance.

Ce qui n’est pas su par tout le monde par contre, c’est que tilelli est l’un des premiers néologismes: il figure en effet parmi ceux qui étaient forgés déjà à l’époque des chants des berbéro-nationalistes kabyles dans les années quarante. Pour avoir une idée de son ancienneté, Ramdane Achab (1996: 79) affirme qu’il serait le seul néologisme utilisé par Laïmèche Ali, décédé en Août 1946. La longue histoire de ce néologisme s’est ensuite traduite dans le large accueil qui lui fut réservé de la part des locuteurs qui ne sont pas particulièrement impliqués dans la recherche néologique.

En 2009 Boudjema Aziri (2009 : 153-157 ) a mené une petite enquête relative à l’utilisation et la compréhension des néologismes dans un échantillon de locuteurs berbérophones de différents âges, de sexe, de niveau d’éducation dans la région de Kabylie (Algérie). Sur la base de cette recherche, il apparait que tilelli était l’un des termes qui résultait du pourcentage le plus élevé à la fois en termes de sa connaissance aussi bien qu’en termes de son emploi, avec 88% des sujets questionnés qui connaissent le terme et 59 % de ceux qui l’utilisent. Pour mémoire, seuls deux termes ont des pourcentages plus élevés, qu’il serrait intéressant de les rappeler ici. Le deuxième terme en absolu, avec 97% de connaissance et 86 % d’utilisation est tamaziɣt, le terme berbère autochtone qui désigne "la langue berbère" qui, en Kabylie, n’avait pas été conservé dans la tradition et fut donc introduit comme néologisme. Le terme triomphant dans de ce classement est cependant un terme moins «engagé» du point de vue de la revendication culturelle, mais à mon avis non moins important, à savoir tayri , «amour» avec 98 % des locuteurs qui le connaissent ("seulement" 70 % en font usage, ceci ne voudrait aucunement signifier que les Kabyles aiment plus parler de politique que d’ "affaires privées": bien au contraire, pour l’amour, il y en a beaucoup, et même de ceux véritablement berbères, comme l’intraduisible tasa, litt. «foie», et quand il s’agit de parler d’amour, on ne se préoccupe pas tellement de la finesse linguistique).
Ces trois mots, «amour», «langue berbère » et « liberté» sont absolument les néologismes les plus connus et les plus utilisés, surclassant de loin les autres néologismes qui les suivent dans ce «classement» par plus de 20 % d’avance.

L’étymologie de tilelli parmi les berbérisants est bien connue: ce terme est formé à partir du mot touareg eləәlli « homme libre » (qui n’est pas de condition servile). En dehors du touareg, il n’existe pas à ma connaissance d’autres attestations de cette racine, hormis l’occurrence isolée mentionnée par Mouloud Mammeri, dans l’expression «féminine» kabyle "a wer tellulliḍ ", « que tu ne puisses jamais être libre » (Achab : 75) .

Depuis le début des recherches néologiques, le touareg a été toujours considéré comme le plus grand réservoir de termes berbères non encore «contaminés» par le lexique arabe ou européen, et auquel on a fait recours pour les termes exclusifs, inconnus dans toute autre langue berbère, courant ainsi le risque de créer un lexique absolument incompréhensible pour la plupart des locuteurs berbérophones non touaregs.
En vérité, il existe encore une autre racine purement berbère qui fournit dans divers dialectes berbères, et non seulement en touareg, des mots qui expriment le concept de «l’homme libre, libéré, affranchi »: à Ghadamès adaref « noble, libre», en chleuh dderfi «être libéré», avec de nombreux autres termes connexes, dans tamazight du Maroc central, dans le touareg et le dialecte de Ghat (Nait-Zerrad, 1999: 383-4). A Djerba iḍref signifie «blanc (de peau), libre (non esclave) », par opposition à aččiw, «noir, (ex)esclave», et ce terme est attesté même dans le manuscrit médiéval du commentaire berbère dans la Moudawwana de Abu Ghanem: iḍref, rendu en arabe par al-ḥurr «homme libre» (f. 115b, I.2.), ainsi que l’abstrait tiḍerfit, rendu par al-‘itq «émancipation, libération, liberté », (f. 274a, I. 1). Mais à l’époque des premiers néologismes, l’attention des Kabyles a été focalisée au touareg et cette série lexicale n’a même pas été prise en considération. De toute façon, ce qui est important à noter est le fait que tilelli est né comme "traduction" du terme arabe ḥurriyya, qui fut souvent apparu dans les premières chansons berbéro-nationalistes un emprunt tel-quel lḥurriya (comme dans Kker a mmis umaziɣ de Idir Aït Amrane), au moins avant qu’il ne soit plus tard remplacé par le néologisme dans les versions ultérieures du même chant.

La liberté-ḥurriyya (ou liberté-tilelli) revenaient souvent, à ce moment-là dans le discours politique. Le colonialisme européen tirait vers sa fin et tous les peuples colonisés aspiraient à l’indépendance. La ḥurriyya s’identifiait alors à l’indépendance qui, une fois conquise, fut célébrée avec une grande solennité dans chacun de ces pays. Aujourd’hui Avenue de la Liberté (Šari’ al- ḥurriyya) est l’une des principales rues de Tunis (où possède son siège l’Institut Bourguiba, dans lequel j’assistais à des cours d’arabe il y a longtemps de cela), et tout le monde connait l’immense Place Taḥrir (Place de la Libération) au Caire, qui fut au cours de ces dernières années le siège de manifestations gigantesques … pour demander une nouvelle liberté. Comme il arrive, en effet, que la libération de la domination coloniale, ne signifie malheureusement pas ipso facto le recouvrement de la liberté par les peuples d’Afrique du Nord.

Comme l’avait rappelé Ferhat Mehenni, à travers une analyse perspicace dans son livre "Le siècle identitaire", précurseur des événements des "printemps" nord africains, la décolonisation consista en effet en le transfert de pouvoir d’une élite dominante étrangère à une autre élite dominante indigène, sans que ne subissent de mutation les structures d’exploitation et de contrôle policier de la population établies par le pouvoir colonial. Et ce furent surtout les minorités les plus marginalisées à en faire les frais, en particulier les communautés berbères, souvent discriminées non seulement du point de vue de la langue et de la culture, mais aussi du point de vue du développement social et économique. C’est aussi l’une des raisons qui ont amené les militants amazighs à adopter un terme «autochtone» – en tout cas non arabe – pour exprimer un concept qu’ils considèrent comme antithèse à l’oppression subie au nom de la langue et de la culture arabe. Il est à noter que tilelli est ainsi le nom de l’une des premières associations culturelles berbères au Maroc, fondée à Goulmima en1990 qui a toujours été à l’avant-garde dans la lutte la revendication berbère au Maroc. C’est précisément à cette association qu’appartenaient les militants arrêtés et emprisonnés pendant huit mois après une manifestation le 1er mai 1995. Sans aucun doute, par conséquent, pour les Berbères tilelli est un terme lié à la liberté en tant que conquête et rançon après une période d’oppression.

2. Timmuzɣa: la liberté intérieure

La deuxième «figure» de la liberté est lié au nom autochtone des Berbères, amaziɣ, pl. imaziɣen, les «Hommes libres» (timmuzɣa en est l’abstraction: «la qualité de amaziɣ », similaire à tirrugza «virilité» dérivé à partir de argaz «homme»). Je ne veux pas vous ennuyer avec un long examen de l’histoire de l’étymologie du nom. Je rappelle juste que ce terme est le plus souvent attesté dans le genre féminin, tamaziɣt, et comme tel il désigne la langue, comme le nom d’un peuple, tandis qu’en tant que nom de peuple les attestations sont moins nombreuses bien que encore larges et diffuses depuis l’Antiquité. Une liste concise mais exhaustive des termes attestés dans l’Antiquité est rapportée par Lionel Galand dans son livre Regards sur le berbère (2010: 5-7). En particulier, c’est le cas des termes tels que Mazices ou – poétique – Mazax qui semblent être les ancêtres de l’amaziɣ d’aujourd’hui.

En ce qui concerne la diffusion de ce nom, il est connu que c’est précisément en Kabylie, c’est à dire la région traditionnellement plus active pour revendiquer les droits des Berbères, que ce terme a été récemment réintroduit comme néologisme, à la place de l’embarrassant leqbayel « les Kabyles » (collectif), clairement d’origine arabe, littéralement «les tribus» (mais probablement calqué sur une ancienne dénomination locale de « les cinq tribus» déjà attestée à l’époque romaine dans le nom Quinquegentiens: Eutrope, Breviarium ab Urbe condita, 9.22 et Nationes Quinquegentanae : Aurelius Victor De Caes. 39.22. ). Il convient de noter que la légère trace d’une antique présence de ce terme également en Kabylie apparaît dans les écrits de l’anthropologue Leo Frobenius qui, après avoir recueilli une grande quantité de fables et de matériau mythologique dans cette région, a observé : " Selon la légende les Kabyles s’appelaient autrefois Amathir (Pl. : imathiren ). Cependant, ils ont complètement oublié leur propre nom, et je l’ai retrouvé seulement de passage dans une chanson de leur mythe archaïque de la création » (Frobenius 1921 : 6 ) .

Ce qui a le plus passionné ceux qui ont cherché à étudier le terme amaziɣ est cette connotation de «homme libre, noble». La source la plus ancienne qui lui attribue cette signification est de Léon l’Africain, qui nous a laissé une description admirable de l’Afrique au XVIe siècle, et il écrit: «Tous les cinq peuples [scil." Sanagia, Musmuda, Zeneta, Aoara et Gumera "], qui sont divisés en des centaines de lignages, et dans des milliers de milliers de maisons, qui se conforment ensemble en une langue: qu’ils appellent communément aquel amarig, qui signifie langue noble, tandis que les Arabes d’Afrique la nomment langue barbaresque, qui est la langue native de l’Afrique » (1837: 16).
Malgré quelques inexactitudes, qui pourraient résulter d’une graphie originale en arabe , il est clair qu’il parle ici de "Awal amaziɣ", et la traduction qu’il en donne semble attester la valeur élevée attribuée au terme. Même aujourd’hui, en touareg ămahăɣ, ămacăɣ, ămajәɣ indique un Touareg noble en ce sens qu’on l’oppose aux Touaregs des tribus vassales, tandis que le sens de «libre» par opposition à ismg «esclave» est attesté dans les manuscrits anciens du Maroc, dans un vers de Aznag (XVIe siècle): iɣ da ykkat umaziɣ ismg iṣbr nit «Si un maître bat un esclave, il doit subir avec résignation» (Stroomer 2000: 305). Dans une traduction du Pater Noster (Notre Père) en Tachelhit du XVIIIe siècle, amaziɣ-nnɣ traduisait «Domine noster», et aujourd’hui encore, dans les régions du Gourara Maziɣ est le nom du Seigneur, «Dieu».

Un intéressant indice sur le sens originel de ce mot émane encore une fois de Kabylie, où l’anthropologue Tassadit Yacine, étudiant le phénomène de la tamnafeqt, la femme qui se sépare de son mari retournant à la maison de ses parents, a observé que «…dans d’autres régions de la Kabylie (les marabouts des Ouadhias),on dit tmuzeɣ (‘se rebeller, se débarrasser d’une tutelle ‘), de la racine MZƔ : ‘ se libérer’».

Sans nous étendre au-delà de l’étymologie, il semble clair que le sens de amaziɣ est étroitement lié à un statut plus élevé, un état libre par opposition à l’état d’esclave, ou carrément de noblesse à l’égard des plébéiens. Pour cette raison, le sens que le mot «liberté» acquière quand les imaziɣen traduisent leur propre nom avec fierté par «Hommes libres» n’est pas tant liée à tilelli, à une libération des ennemis extérieurs, mais il s’attacherait plutôt à la conscience intérieure de liberté.
Au-delà des faits contingents, en effet, l’état de liberté ou de servitude est une cognition secrétée dans la conscience intérieure. En effet, même dans les pires contraintes d’une prison ou d’un goulag, un esprit libre demeurera tel, indépendamment de toutes sortes de sévices qui seraient infligées à son corps qui l’abrite. Au risque de me répéter, j’aime à rappeler ici le sentiment exaltant que j’ai eu à ressentir quand, lors de la récente révolution libyenne, j’ai réalisé que la population avait réussi à vaincre ses propres peurs et était prête à mourir aux mains d’un tyran, parce que désormais tous les rebelles se sentaient hommes libres, non plus esclaves de la terreur intériorisée qui, jusque-là, les paralysait. Pour cela, je ne trouve vraiment pas farfelue l’insistance des Berbères pour désigner ces révoltes non pas «printemps arabe», mais plutôt «Printemps Amaziɣ», le printemps des Hommes qui ont redécouvert leur timmuzɣa, la liberté intérieure.

3. Isefra: la liberté en tant que ‘recherche’

Nous arrivons maintenant à l’examen du troisième «aspect» , peut-être moins reconnu comme tel, se la liberté dans la culture berbère: celle de l’asefru ( pl. isefra ). Dans les toutes premières années du XXe siècle, dans la région berbère de Kabylie eut lieu une rencontre historique: celle des deux plus grandes figures de la culture kabyle de l’époque dont le souvenir, aujourd’hui encore, confine dans la mémoire collective jusqu’à l’adoration: le pieu et ascétique Cheikh Mohand Ou-Lhusin et le poète "maudit" Si Mohand Ou-Mhend. Les propos prononcés par les deux hommes ont été transmis à l’altérité, en vérité non toujours de manière univoque, mais ce qui est certain, c’est que la rencontre des deux fut l’ignition d’un duel passionnant aux retentissements du verbe ( "le combat de deux lions qui luttaient avec du miel et du beurre" est l’image avec laquelle en Kabylie il est fait allusion à des joutes oratoires entre poètes qui concourent de bravoure en rivalisant dans l’éloquence rhétorique où toutes les audaces verbales sont permises). Durant ce duel, au cours duquel les deux hommes exprimèrent fort bien le grand malaise qui pesait sur eux-mêmes, mis en difficulté à suivre les profondes mutations et évolutions induites par le temps, le cheikh avait dit:

A Ṛebbi aḥbib fell-i fru-tt O Dieu, qui m’est cher, délivre-moi
ad fell-i faken iɣweblan et met un terme à mes préoccupations

Littéralement fru-tt signifierait «résout-la, solutionne-la», d’un verbe qui, comme il arrive souvent en berbère, est appelé «symétrique» parce qu’il possède à la fois un sens intransitif «être accompli, terminé, achevé, résolu » que transitif «accomplir, terminer, achever, résoudre ». Ce verbe possède également d’autres significations entre autres « tamiser, sasser, trier, vanner,», « spécifier, clarifier». La forme factitive, ssefru a une valeur clairement transitive: « exprimer clairement, articuler, démêler, spécifier". «Le verbe sefru en kabyle signifie ‘séparer le bon grain de l’ivraie, le clair du sombre’. Sefru targit signifie «expliquer un rêve», l’éclairer, mettre en évidence son enseignement. Nous comprenons donc que Jean Amrouche dise : «Le poète kabyle est celui qui a le don de l’asefru, à savoir rendre clair, intelligible ce qui ne l’est pas. Il voit dans le fond des âmes sombres, clarifie ce qui les angoisse et le leur renvoie sous la forme d’une parfaite poésie, de l’asefru.» ( Nacib 1993, p . 120 ).

Asefru, pl . isefra, est l’infini de ce verbe, et a également pris un sens spécifique que le nom d’une courte composition de trois tercets qui fut le moyen le plus expressif utilisé par le poète mentionné ci-dessus Si Mohand Ou-Mhend.

Un poème attribué à celui-ci concerne une femme qui, sur le point d’accoucher à un bébé, cherchait apaiser ses douleurs dans les paroles du poète, et celles-ci s’entamaient ainsi: Ufiɣ Nna Titem tettru refdeɣ asefru «J’ai trouvé tante Titem en larmes et je composai un poème».
Il est bien connu que Si Mohand, dont les poèmes ont eu un effet de baume bénéfique et consolatoire sur son auditoire, a été à parfois considéré comme presque un faiseur de miracles. Et si les effets réels sur le physique demandent à être prouvés, il ne fait aucun doute par contre que les isefra de ce grand poète avaient un effet libérateur sur l’esprit de ses contemporains.
Mouloud Mammeri dans l’introduction de sa magistrale collecte des poèmes kabyles anciens, s’est arrêté un moment pour illustrer le rôle, dans la société kabyle, de l’amusnaw «celui qui sait », le gardien et le transmetteur de la culture orale du village (1980 : 52 ), et il observe :

« Les plus grands parmi les amusnaw ne se contentent pas uniquement d’acquérir un savoir et de le transmettre. Souvent, ils tirent de l’expérience – la leur et celle des autres – des éléments qui permettent de l’élargir, de l’approfondir. Puis, à leur tour, ils composent sous forme de vers comme maximes le fruit de leurs réflexions personnelles, parce que la tamusni [ le savoir que délivre l’amusnaw] est par définition prégnante.

Lorsque le cours des événements suscite un défi inhabituel pour le groupe, c’est à l’amusnaw qu’incombe la charge de l’intégrer selon un ordre familier ou logique. Le drame sans aucun doute le plus décisif que la société kabyle a eu à vivre pendant des siècles est celui de la conquête coloniale, survenue au milieu du 19ème siècle. Une part de l’énorme popularité acquise par les poèmes de Si Mohand, qui jouissaient évidemment d’autres mérites pour êtres ainsi célèbres, vient du fait qu’ils opéraient cette réintégration de l’événement inédit dans un code accessible, en rétablissant à l’aide du verbe dans le domaine de la symbolique un ordre dont la réalité utilisait la violence».

Ce rôle d’élaboration, le remaniement de réalité nouvelle, tendant à fournir une description accessible à celui qui est habitué aux codes traditionnels est bien résumée par son nom même, asefru, de la composition préférée par Si Mohand.

Ainsi, pris dans ce sens, les isefra constituent un élément libérateur: ils mettent un terme aux préoccupations, aux tourments, et permettent aux désorientés de s’orienter exprimer, ils expriment clairement ce que à première vue, semble confus. C’est peut-être pour cette raison que j’ai particulièrement aimé ce terme, avec toutes les évocations qu’il suscite. Ce n’est pas tant pour mes activités de poète amateur, dont ceux qui me connaissent ont déjà goûté la saveur, mais c’est surtout pour le travail que je fais tous les jours et qui donne un sens à ma vie. La recherche scientifique qui se propose de dissiper les ténèbres qui enveloppent l’inconnu et de le faire partager à d’autres est une activité de l’asefru. Quand je cherche le sens des manuscrits anciens, ou que je me penche sur l’analyse des thèmes négatifs du verbe, je me sens composer un asefru avec bien plus de professionnalisme que lorsque je compose un poème. En ce sens de l’importance des isefra est reliée à la vision illustrée par mon collègue Natoli dans la lectio magistralis citée dans le préambule, lorsqu’il identifiait la liberté dans la volonté de rechercher, en se posant d’abord des questions bien avant les réponses et cette continuelle mise en discussion des certitudes qui devrait être la fonction de l’université.

L’un des risques potentiels liés à la liberté c’est celui d’en abuser. Et moi, grâce à cette belle initiative qui est la vôtre, j’ai bénéficié de la liberté de vous relater quelque peu, non sans plaisir, des choses qui pour un certain temps font partie de ma discrétion, des sujets qui sont pour moi familiers mais probablement étrangers à beaucoup d’entre vous, et à ce propos, je ne pense pas qu’il soit approprié d’abuser de votre patience, pour ce je vous remercie de votre attention et je m’arrête ici.
Vive la liberté.

traduction libre de l’italien par Dahmane At Ali.

Notes du traducteur:
Titre de la version originale de l’article :"Tilelli, timmuzɣa, isefra : Tre volti della libertà".
– Source de l’originale (format pdf téléchargeable ici) :
http://www.formazione.unimib.it/DATA/bacheca/file/Tilelli-LectioMagistralis.pdf

Références bibliographiques :

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SIWEL 14 1714 JAN 14

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