THÉORIE ABSURDE ET PRATIQUE POLITIQUE : UN PARALLÈLE FRAPPANT ENTRE UNE ABSURDE THÉORIE ET LA PRATIQUE POLITIQUE DU RÉGIME ALGÉRIEN

MONREAL (SIWEL) — Un ouvrage du philosophe Allemand Günther Anders : « l’obsolescence de l’homme » paru en 1956, décrivait une pratique politique de conditionnement des esprits qui annihilerait toute idée de révolte. Il est écrit que « toute doctrine remettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels ».

Une annonce prémonitoire pour la Kabylie. On y est, la Kabylie est rentrée dans une telle logique. Les Kabyles principalement (mais pas seulement eux, il y va ainsi de tous les peuples sous gouvernance de la régence d’Alger) sont aujourd’hui pris dans cette réflexion. Bien au-delà, ce n’est pas simplement une doctrine politique, philosophique, religieuse ou autre qui est combattue, mais l’idée même de contestation d’un axe politique du régime, voir le soupçon d’être susceptible d’avoir une telle idée. Bien plus loin encore dans ce schéma paranoïaque, ce ne sont pas seulement les partisans d’un courant qui se dressent contre le régime qui sont déclarés comme terroristes et donc à abattre, mais l’ensemble de la société kabyle dont ils sont les enfants qui est classée comme telle et qui doit subir les affres de la tyrannie.

L’auteur allemand déclarait, je le cite :« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut surtout pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes archaïques comme celles d’Hitler sont nettement dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes ».

La pratique décrite comme condition de possibilité d’un tel conditionnement préconise une atteinte à l’esprit de l’individu dès la naissance en limitant ses aptitudes biologiques innées, une entrave au processus normal de l’apprentissage, une entrave au développement neurologique. Pour cela, il convient de le plonger très tôt dans l’inculture, dans l’ignorance. Réduire de manière drastique la qualité de l’éducation, imposer une éducation qui puisse introduire une pensée qui borne ses horizons à des préoccupations matérielles médiocres, occuper son esprit avec ce qui est futile et ludique, le laisser dans la légèreté et tourner en dérision tout ce qui a une valeur sociale élevée. Voilà une voie royale vers ce conditionnement. Ce n’est pas tout. Il faut aussi développer en lui des frustrations en tout genre et en faire ses préoccupations récurrentes ; un formidable anesthésiant social.

La comparaison est troublante avec la pratique politique du pouvoir de la régence d’Alger, calquée sur cette théorie. Le but avoué est de créer un fossé sinon un abyme entre le peuple et la science, anesthésier tout contenu qui prête à réflexion, tout esprit critique car susceptible d’être à caractère subversif. La classe dirigeante aura alors beau jeu d’user et d’abuser du pouvoir et de la matérialité, d’agir en prédateur. Seulement, à bien des égards, la pratique politique algérienne va bien au-delà d’un conditionnement pour franchir le cap de la violence totale. Programmation d’un ethnocide, d’une adhésion forcée à une idéologie étrangère synonyme d’une dépersonnalisation et du mépris de soi, mise sur pied d’une école qui nie l’intelligence, condamne l’esprit critique et encourage la haine, et au damne de l’auteur, une tentative de génocide à l’encontre d’un peuple.

Le conditionnement décrit reflète ce que véhicule l’idéologie du système assise sur deux piliers organiquement liés que sont l’arabisme et l’islamisme posés sur le trépied d’un nationalisme rétrograde construit et falsifié. L’un et l’autre ont déprécié de manière drastique l’école et ont porté atteinte à l’intelligence. Ils ont jeté dans l’errance et la dépersonnalisation des populations entières projetées dans le vide identitaire d’une  » nation » hétéroclite. L’école algérienne a banni et a qualifié de subversive la pensée critique. Elle a mis des générations entières dans le cercle vicieux de la peur de l’au-delà ; elle a enseigné le règne de la vérité universelle unique qui ne peut-être que celle dictée par leur religion. Elle a opté pour la fermeture hermétique à la raison critique, pour une vision d’un dieu vengeur au nom duquel des groupes ou des individus s’octroient le droit d’agir en toute impunité et tuer s’il le fallait, se substituant ainsi à sa volonté. Le système va jusqu’à déposséder la religion musulmane de toute spiritualité. Il a fait de la religion une doctrine politique, une idéologie de combat. Il a annexé l’Islam à l’islamisme. L’école a enseigné un interdit des plaisirs de la vie et le miroir aux alouettes de la satisfaction du désir au-delà de l’existence. Elle est un creuset de frustrations qui génèrent violence et haine, des comportements pathologiques. Elle a été et demeure un berceau de la haine et un terroir du terrorisme.

Le système de gouvernance a poussé le conditionnent jusqu’à faire admettre la négation de soi, le mépris de soi. Il a porté au pinacle la condamnation de toute pensée qui, de près ou de loin va à l’encontre de son idéal politique. Le but est d’empêcher l’esprit de s’interroger, de penser, de réfléchir. Pendant ce temps, la nomenklatura va mettre à l’abri sa progéniture en lui ouvrant les portes des écoles prestigieuses de pays développés.

Au conditionnement par le système éducatif et par l’idéologie dominante, la régence d’Alger a insufflé un syndrome de la peur en terrorisant les populations. Il va jusqu’à porter atteinte à l’intégrité morale et physique de la personne, emprisonner sans jugement, faire peser la menace économique, faisant fi des droits humains élémentaires, défiant et bafouant jusqu’au droit international. Le conditionnement ajouté à des peurs diverses semés et entretenues par un système social et politique répressif, a produit de lui-même une intégration inconsciente ou forcée à ce dernier. Le souci pour un grand nombre est celui des conditions matérielles d’existence. Cette attitude a contaminé même des élites politiques et intellectuelles. « On a fait de la sorte des enfants du peuple des moutons de panurge qui doivent être surveillés comme doit l’être un troupeau » (Günther Anders).

La question kabyle a révélé au grand jour ce phénomène total et totalitaire. Le régime a défié les prescriptions prémonitoires du philosophe allemand. La Kabylie qualifiée de terre terroriste paie un très lourd tribut. Ethnocide programmé, négationnisme culturel et identitaire, atteinte à l’histoire et à la mémoire, atteinte aux systèmes symboliques de la société, atteinte à la dignité du peuple. Encerclement par les forces militaro-policières, répression contre la pratique et la conscientisation politique, sabotage économique, exil, assassinats, emprisonnements massifs de ses enfants. Aujourd’hui, des brigades répressives, à l’image des forces fascistes d’une époque que l’on croyait révolue, terrorisent des villages entiers, kidnappent femmes et hommes, jeunes universitaires, artistes, incarcèrent sans motif aucun, sans jugement, torturent, et pour finir, une tentative génocidaire contre une Kabylie calcinée, sa faune et sa flore réduite en cendres, son cheptel décimé. (Il est à déplorer, à ce titre, un silence international complice).

L’histoire retiendra que rien de cela n’a arraché au conditionnement la grande majorité des populations non kabyles acquises, au fond, à l’idéologie du système. Il a révélé un aspect éminemment hideux bien au-delà de l’entendement, une haine inassouvie envers les enfants de cette terre qui rejettent une mort absurde de leur être, qui refusent la dissolution dans une entité fictive calquée sur une vision du monde et de l’existence venue d’un ailleurs qui les méprise. Comme le disait l’auteur, le courant qui porte leur contestation est désigné comme subversif et terroriste et ceux qui le soutiennent sont à la suite traités comme tels. La voie est ouverte aux excès, à la tyrannie. L’endoctrinement a fait son œuvre. La Kabylie s’est retrouvée seule. Morte est la lucidité, mort est l’esprit critique. Et si l’on peut être indulgent quant à la masse des populations des plaines et des Hauts-Plateaux quand bien même elles participent de la stigmatisation nauséabonde désignant le coupable idéal, l’attitude complaisante de leurs élites- (certains se vautrent dans un fauteuil d’amoureux de la liberté à l’extérieur)- à cet égard est condamnable et révélatrice de leur contribution au maintien de l’idéologie arabo-islamo-nationaliste et, partant, constituent un soutien au système politique pour sa pérennité. Ces élites ne peuvent ignorer qu’avec cette idéologie, toutes les représentations différentes disparaissent, que la pensée est figée, que la voie est ouverte à la déshérence culturelle et à la déchéance identitaire. Elles ne peuvent ignorer que le système de représentation des choses et du monde est naturellement différent selon les peuples, les cultures et les civilisations et que toute société obéit à sa logique propre, à sa culture et remplit de manière originale et spécifique les fonctions qui vont satisfaire les besoins existentiels de ses membres. Elles n’ignorent pas la déchéance morale du système qui s’appuie sur la prédation et la répression. Mais elles ont choisi une nation construite sur la base d’un déni de l’histoire et de la mémoire ancestrale, sur un déni de la réalité. En fait, se vêtir de l’habit arabe est leur engagement, faisant fi de l’ethnocide ou de la misère sociale dans leur pays. A-t-on entendu un tintamarre de voix s’élever contre le drame du « printemps noir » de 2001 ? Contre « l’été infernal » de 2021 ? Contre la misère grandissante ? Non, seules quelques rares personnages se sont indignées. Elles acceptent ainsi la norme de la colonisation. Elles préfèrent plonger leurs plumes mégalomanes dans une image outrancière pour produire une culture de puérilité. J’aurais voulu les entendre dire ce qu’elles ont pris de positif dans le reniement de leur être ancestral, et que vont -elles gagner si la kabylité venait à disparaitre. Elles ignorent peut-être que « la Kabylie » ne sera rien d’autre qu’une coquille vide « sans la Kabylité ».

Le conditionnement est encore plus pesant lorsqu’il entraine une certaine élite kabyle auréolée d’une rente mémorielle, stagnant dans les années 80 et faisant d’une date sa ritournelle à jamais. Une élite qui vit d’un prestige qui n’est plus d’actualité dont elle use et abuse pour épargner une position de leader devenue obsolète. Elle se met dans une position de « servilité assumée ». Elle n’ignore pas que le système nourricier qui la tient se sert d’elle comme des béquilles jetables et remplaçables au grès de l’évolution politique. Elle n’ignore pas que la politique décidée au sommet du pouvoir d’Etat est dûment pensée, réfléchie, planifiée pour diluer l’entité Kabyle, (et amazigh d’une façon générale) peuple, société, histoire, mémoire, culture et civilisation dans une Algérie hybride et mutante, déclarée arabe et islamique auréolée d’un nationalisme obsolète, construit et falsifié, pour effacer tout esprit et toute pensée kabyle, éradiquer à terme la Kabylité, ce dernier rempart à la « fossilisation » de l’amazighité. Elle n’ignore pas que le pouvoir dominé par l’instance militaire a emprunté des méthodes d’une autre époque de folie et de fureur meurtrière pour exalter les foules et leur désigner la Kabylie comme bouc émissaire (cf. René Girard) et que la traque du kabyle est devenue une modalité de gouvernance dans sa volonté de gommer tous les marqueurs identitaires autochtones.

Elle continue, hélas, à drainer une partie du peuple dans son sillage, avec le risque de lui faire admettre une soumission rampante à une idéologie meurtrière. Ces Kabyles seraient-ils frappés de cécité ? Seraient-ils devenus amnésiques ? Sont-ils masochistes au point de retourner encore et toujours vers celui qui les a mis à genoux (référence à Mandela) ?

Cette partie du peuple est au fond tombée dans « la servitude volontaire » décrite par La Boétie en ces termes : « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté, qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir : il sert si bien et si volontiers, qu’on dirait à le voir qu’il n’a pas seulement perdu sa liberté mais gagné sa servitude… » (La BOETIE, « Discours sur la servitude volontaire » 1576). Une magnifique réflexion qui hante mon esprit depuis un certain temps en pensant à cette partie de l’élite politique et intellectuelle en pays kabyle mais pas seulement, ceci s’applique à l’élite arabophone également, qui arrive à trahir son honneur, sa dignité, son être profond. Elle est devenue sourde et muette face au drame des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants brûlés vivants, devant des centaines d’hommes et de femmes injustement incarcérés. Elle est sourde et muette devant la misère rampante. Elle oubli que demain elle peut -être concernée par le malheur. Mais le principe de la servitude volontaire obéit aux mêmes principes psychologiques partout et à toutes les époques. Il facilite la tâche à des régimes autoritaires pour se pérenniser. Cependant, malgré la répression, malgré le silence complice, malgré l’idéologie du système qui vise à pervertir la pensée et à ébranler l’édifice social dans ses fondements, dans la structuration de son cadre culturel et humain qui repose, lui, sur la cohésion et la cohérence, la Kabylie demeure attachée à son être. C’est à ce titre que le système redouble de férocité.

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P.S : je ne désespère pas de voir toutes les élites, intellectuelle, politique, artistique et autres se pencher sur la question de » la servitude volontaire », qui nécessite un écart devant l’égoïsme et l’égocentrisme, s’ouvrir au changement et aux nouveaux stimuli, faire leur ce cri d’Etienne De La Boétie : « Soyez résolus à ne plus servir et vous voilà libres ». Une voie vers la paix entre les peuples qui nécessite un examen psychologique pour ne pas dire psychanalytique approfondi de la pensée dominante.

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Raveh Urahmun

Montréal, 16/12/2021

SIWEL 191445 DEC 21

(Peinture d’Aaron Jasinski)