Rapport Violence policière

Témoignage de Juba : « un policier m’a dit qu’ils en avaient marre de nous interroger à chaque fois »

GOUVERNEMENT PROVISOIRE KABYLE
MOUVEMENT POUR L’AUTODÉTERMINATION DE LA KABYLIE
MAK-ANAVAD
RAPPORT D’INTIMIDATION D’UN MILITANT PAR LA POLICE/GENDARMERIE COLONIALE

 

Juba, militant du MAK-Anavad

Le 19 mai, avec Baya, nous avons convenus de nous retrouver le lendemain à 7 h 00 du matin à la gare de Michelet pour nous rendre à Tizi-Wezu et voyager ensemble jusqu’à Tuverit. Comme prévu, nous avons emprunté un bus jusqu’à la gare de Tizi-Wezu. Dans le bus Baya a rencontré une autre militante de Michelet. Nous sommes arrivés à la gare de Tizi-Wezzu sans encombre. Les deux filles sont montées dans le bus en partance pour Tuvirett, quant à moi, j’ai préféré rester un moment sur le quai pour essayer de voir si des policiers ne se trouvaient pas sur place.

Je n’ai rien vu, les policiers qui patrouillaient habituellement dans la gare n’étaient pas sur place. Après 15 minutes d’observation, je suis monté dans le bus, car il était sur le point de partir. Trois ou quatre kilomètres plus loin, un barrage fixe de la police, à quelques mètres de l’hôtel Ittourar, nous a arrêtés. Lorsque le bus s’est immobilisé. Je me suis dit que c’est un banal contrôle de routine pour procéder à la vérification des papiers du chauffeur. Puis, cinq policiers, en civil, sont montés dans le bus en ordonnant immédiatement au chauffeur d’éteindre la musique. Ils ont informé les voyageurs qu’ils allaient procéder aux vérifications des pièces d’identité. Le brigadier-chef a dit à haute voix : « vérifiez tout le monde y compris les femmes ». Il avait dit cela pour nous mettre la pression.

Un policier m’a réclamé la carte d’identité, je lui ai répondu que je ne l’avais pas sur moi. Il m’a ordonné de descendre du bus. Je suis descendu avec mon sac à dos. Trois policiers sont venus vers moi et m’ont pris par les bras. Je leur ai dit de se calmer : « je ne suis pas un membre de la mafia, ne craignez rien, je ne vais pas fuir ». Ils m’ont lâché. Je me suis retourné vers le bus et j’ai constaté qu’ils ont fait descendre pratiquement tous les voyageurs.

Au début, j’ai cru que ce ne sont pas des militants et des militantes en route vers Tuvirett. En effet, hormis Baya et Nina, je ne connaissais personne d’autre parmi la vingtaine de personnes qu’ils ont fait descendre du bus. Quand les policiers ont commencé à fouiller les cartables, les sacs et à sortir des drapeaux kabyles, des autocollants aux couleurs nationales, j’ai compris que ce sont tous des militants et des militantes qui voulaient rejoindre la marche historique de Tuvirett.

Ils n’ont rien trouvé dans mon sac à part le bras de selfie et le chargeur de mon téléphone. Je leur ai demandé de me fournir la raison de mon arrestation. « Nous t’arrêtons à cause de la marche », m’ont-ils répondu. J’ai fait semblant de ne rien comprendre : « mais enfin de quelle marche me parlez-vous ? ». Ils m’ont répondu : « la marche de Tuvirett ». J’ai fait l’étonné. Un policier m’a dit : « lorsque vous arriverez au commissariat, vous verrez votre photo, vous comprendrez pourquoi nous vous arrêtons ». J’ai compris que cela ne servait à rien de faire « l’innocent » et d’espérer d’être relâché rapidement pour continuer ma route…

Ils nous ont gardés au barrage pour attendre les voitures de la police qui allaient nous transporter vers les différents commissariats de la ville. Nous n’avions pas attendu longtemps. En effet, une demi-heure après, quatre ou cinq fourgons de la police sont arrivés. Nous avons pris la direction de la centrale de Tizi Wezzu.

Lorsque nous sommes arrivés à la centrale, nous avons retrouvé sur place plusieurs militants et militantes interpellés bien avant nous. J’ai compté 18 rien que dans la salle d’attente, sans compter ceux qui étaient dehors ou déjà dans les bureaux. Vu le nombre de militants et de militantes interpellés, les policiers se sont répartis les tâches. Ils transféraient cinq ou six personnes dans les autres postes de police pour les interrogatoires. Baya, Nina et moi nous avons été transférés au « sixième ». Nous avons retrouvé sur place Dda Kader interpellé depuis 6h00 du matin. Nous sommes restés plusieurs heures dans la salle d’attente. Dda Kader fut le premier à être interrogé. J’ai profité d’une courte absence des sentinelles pour dire à Baya d’essayer de trouver un moyen de cacher les deux drapeaux qui étaient dans son sac. Puisqu’il y a des sanitaires, elle pouvait éventuellement y trouver un endroit où les cacher.

Deux jeunes nous ont rejoints dans la salle d’attente. Nous avons engagé la conversation, l’un des jeunes m’a dit : « tu vois, les personnes nobles d’esprit, pacifistes sont interpellées, pendant que les voyous circulent librement ». Nous avons discuté sur la libération de la Kabylie, en attendant notre tour pour l’interrogatoire. Dda Kader est revenu presque deux heures plus tard. Ils m’ont appelé pour m’interroger.

En entrant dans le bureau, un policier m’a désigné une chaise. Je me suis assis. Le policier m’a « gentiment » demandé pourquoi ses collègues m’ont interpellé. J’ai répondu : « parce que je voulais rejoindre mes frères et mes sœurs pour une grande marche aujourd’hui à Tuvirett ». Il m’a demandé : « vous vous êtes fait interpeller à l’intérieur de la gare non ? ». Je lui ai répondu : « Non, lors d’un contrôle au barrage de police ». L’air songeur, il m’a demandé : « Comment cela ? Ils vous ont fait descendre d’une voiture alors ? ». Je lui ai précisé : « non, d’un bus vers Tuvirett ». Il a dit : « pfff je ne comprends plus ce travail. Je vous assure, depuis 2014, je le déteste. L’acharnement sur les militants et les militantes du MAK nous fatigue de ce travail. Chaque jour des interrogatoires. Nous avons vraiment marre de ce travail ».

Je lui ai fait un sourire et lui ai dit : « ce que vous dites me fait plaisir. Un jour vous vous réveillerez et vous vous rendrez compte que vous êtes sous les ordres d’une mafia qui vous manipule et vous envoie maltraiter des personnes pacifistes. Vous ne gagnez rien à part la haine des citoyens et de votre entourage. Certains peuvent vous considérer comme un supplétif d’une tyrannie. Concernant la Kabylie, vous n’êtes pas directement concerné par notre combat politique, puisque vous n’êtes pas Kabyle ». Il a ri et m’a dit : « croyez-moi, si cela ne dépendait que de moi, je ne vous ferai rien. Je suis un employé qui ne peut pas refuser les ordres de ses supérieurs, autrement, je perdrais mon travail. Ce que je ne souhaite pas, car j’ai une famille, des enfants. Il me faut un salaire pour subvenir à leurs besoins ».

Il a commencé son questionnement par mon identité, en consultant un dossier posé sur son bureau : mon prénom, nom de famille, prénom de mon père, de ma mère. Ensuite sur ma situation professionnelle : « avez-vous un travail ou non ? ». Puis sur mes positions politiques : « assumez-vous votre appartenance au MAK ? « Êtes-vous Algérien ? ». « Êtes-vous pour l’autonomie de la Kabylie ou pour son indépendance ? »

Je n’ai pas eu le temps de répondre à toutes les questions. En effet, un haut gradé est entré dans le bureau. Il portait un costume, une cravate et des chaussures qui me semblaient hors de prix. Il m’a littéralement hurlé dessus : « Vous, vous êtes du MAK ? ». Je lui ai répondu : « évidemment, monsieur ». Il a enchaîné par la vieille question des petites pensées qui n’assument pas leur dévouement au mal : « vous êtes algérien oui ou non ? ». J’ai répondu calmement : « je suis Kabyle, rien que kabyle ». Il a répondu : « moi aussi, je suis kabyle mais je suis algérien ». Et de rajouter : « alors, dites-moi, êtes-vous un Algérien oui ou non ? et si vous n’avez pas besoin de la nationalité algérienne, vous devez signer un engagement immédiatement et nous vous déchoirons de votre nationalité, ensuite vous irez voir votre Ferhat pour lui demander une autre nationalité ». J’ai répondu : « officiellement, je suis de nationalité algérienne, toutefois, ce n’est pas mon choix, on me l’a imposé ». J’ai gardé un temps de silence pour attendre sa réaction, celle-ci ne venant pas, je lui ai rajouté : « j’ai une carte algérienne, comme vous, mais ce n’est pas la mienne, j’ai honte de cette carte qui ne porte aucune lettre de ma langue maternelle et je suis très fier d’appartenir à un peuple que l’on nomme Aqvayli. Un peuple qui combat pacifiquement pour sa liberté. Cette carte, monsieur, il n’y a que les Arabes qui sont fiers de l’avoir, car elle est écrite en leur langue ».

Il a décidé enfin à me répondre : « arrêtez vos conneries, et ne dépassez pas les limites, sinon vous allez avoir un problème avec moi OK? ». Et de rajouter : « je suis aussi de Michelet. Vous, vous êtes la honte de Michelet qui a donné des hommes durant la révolution de 1954, vous voulez les trahir ? ». J’ai répondu : « non, nous respectons profondément leur combat pour la liberté, la plupart d’entre nous, avons au moins un membre de notre famille mort lors de la guerre de 1954-1962. À mon tour de vous poser une question : « vous voulez trahir les 128 héros et héroïnes morts lors du Printemps noir, en 2001 ? » ». Il m’a répondu : « Ecoutez-moi, cessez de faire le malin et répondez aux questions pour le procès-verbal et c’est tout ». Je lui ai répondu : « d’accord, entre vous et moi, il y a une loi… imposée ».

L’autre policier a repris l’interrogatoire pendant que le galonné gardait le silence, en faisant, de temps en temps, un tour dans les autres bureaux pour essayer de provoquer les militants et les militantes de la liberté, en leur disant d’une voix forte qui résonnait dans tout le commissariat : « votre Ferhat, votre MAK et vous, vous n’êtes que des harkis, avec votre drapeau de sale juif ». Cela, c’est de l’argument de haut niveau. Haine de soi et antisémitisme, sa pensée est conditionnée à se haire et à servir docilement ses maîtres.

À la fin de l’interrogatoire, j’ai lu attentivement le PV, l’ai signé et suis sorti du bureau. Le haut gradé m’a dit : « tenez votre portable et contactez quelqu’un par téléphone pour vous ramener votre pièce d’identité, sinon je vous jure que vous n’allez pas sortir d’ici ». Je lui ai répondu : « ma carte d’identité est à Alger où je bricole pour survivre. Il m’est impossible de la ramener car l’atelier où je travaille est fermé jusqu’à la fin du ramadan et le propriétaire n’est pas de la ville, mais d’une autre ». Il m’a répondu : « debbar aqarru-k, awi-d lakart-inek deg igenni neγ di lqaɛa, neγ bla rabbi ma truhaḍ-t syagi ass-agi ihi ». Je lui ai répondu : « d’accord, on verra si je ne sors pas, les militants appellent déjà à un rassemblement ». Les policiers m’ont reconduit à la salle d’attente où se trouvaient Dda Kader et les autres militantes et militants.

Au bout de quelques heures, tout le monde est passé à l’interrogatoire sauf Baya et Nina. Quelques instants plus tard, elles furent convoquées. Je ne sais pas comment s’est déroulé leur interrogatoire. Nous avons entendu les cris du haut gradé. Du classique. Ils usaient de la même tactique : le kabyle méchant et l’Arabe gentil. Ils faisaient tout leur possible pour essayer de semer le doute dans l’esprit des militantes et des militants de la paix et la liberté. Baya m’a dit qu’il leur a même demandé leur pseudonyme sur Facebook. Par la suite, nous avons compris pourquoi elles sont passées en dernier. En effet, pour les fouiller, ils ont dû faire venir une policière de repos, d’après ce qu’elle a dit à Nina : « c’est à cause de vous qu’ils m’ont fait venir, aujourd’hui, c’est mon repos normalement ». Elle a enlevé le t-shirt de Nina « Nek d Aqvayli  » et a pris les deux drapeaux de Baya.

Ils nous ont transférés à la centrale pour prendre nos empreintes digitales et nous photographier. Cela a pris environ une heure, après, ils nous ont ramenés de nouveau à la sixième où nous sommes restés un bon moment. Ensuite, ils nous ont conduits à la clinique pour des certificats médicaux, escortés par cinq policiers. Nous avons expliqué la cause de notre présence à la clinique aux personnes que nous avons rencontrées à la salle d’attente afin de les informer que nous ne sommes pas des criminels ni des voyous, mais des militants et des militantes pacifistes du MAK-Anavad. Après la visite, nous étions reconduits à la centrale où nous avons trouvé un groupe de militants et de militantes de Makouda. Nous avons attendu pratiquement deux heures dans la salle d’attente pour récupérer nos affaires, nos téléphones et nos sacs avant d’être libérés vers 18 h.

Vive la Kabylie libre et indépendante.

Juba, militant du MAK-Anavad

SIWEL 262047 May 17 UTC

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