Anavad

Ferhat Mehenni : « Nous sommes décidés à sauver la Kabylie, pas l’Algérie »

INTERVIEW (SIWEL) — Nous publions ci-dessous un entretien réalisé par Said Mandi avec le Président de l’Anavad.

1-En 2001, lorsque vous avez fondé le MAK, votre objectif était clair: l’autonomie de la Kabylie. Aujourd’hui, vous parlez plutôt autodétermination. Pourquoi ce changement?

Aujourd’hui, nous sommes encore plus clairs qu’en 2001, puisque nous ne parlons que d’indépendance de la Kabylie. L’indépendance est un concept, une idée beaucoup plus simple à comprendre que celle d’une autonomie dont les contours varient d’un pays à un autre. Il n’y a pas deux cas d’autonomie identiques à travers le monde. Ce n’est pas comme l’indépendance qui, elle, est aussi claire que l’eau de roche. Un peuple indépendant est une nation souveraine qui siège au sein des instances internationales.

Pourquoi sommes-nous passés de l’autonomie à l’indépendance ? Notre Déclaration du 05/06/2001 n’était que notre tout premier pas conscient vers nous-mêmes et vers notre liberté en tant que peuple kabyle. Chemin faisant, nous élargissions notre voie et affinions notre objectif stratégique. Aujourd’hui, la messe est dite. Aucun retour en arrière n’est possible pour la Kabylie. L’indépendance est toute proche et ce ne sont pas les intérêts de quelques élites kabyles vendues, ou les vues étroites et erronées de quelques autres qui vont l’empêcher.

2-Vous avez lancé récemment un appel pour un convoi de Paris vers Bruxelles afin d’interpeller les instances internationales à la cause que vous défendez. Qu’attendez-vous réellement de ces instances connaissant leur silence lorsqu’il s’agit des droits des minorités ?

Le 14 juin 2001, au cœur du brasier du Printemps Noir, plus de deux millions de Kabyles étaient descendus dans les rues d’Alger. Ce fut une résurrection, une renaissance de la Kabylie en tant qu’acteur politique voulant être maître de son histoire et de son destin.

Il est important que notre mémoire le valorise et lui donne tout son sens. C’est ainsi que depuis fin mai, 2013, l’Anavad en a fait, par l’une de ses résolutions, la Journée de la Nation Kabyle.

Cette année, en même temps que nous avons été manifester à Bruxelles (Rond-point Schumann à 14h) pour interpeller les instances internationales sur la répression coloniale algérienne en Kabylie, un très grand rassemblement a été sauvagement réprimé à Iεeẓẓugen. Il devait être ponctué par un dépôt de gerbe de fleurs là où un jeune Kabyle, Kamal IRCHENE, avait, avant de succomber à ses blessures, le 27/04/2001, écrit de son sang le mot LIBERTE sur un mur.

A Larvεa N At Yiraten où, le représentant du colonialisme algérien, en l’occurrence, le Wali de Tizi-ouzou, avait instrumentalisé des salafistes pour scier la barre qui portait le drapeau national kabyle, les citoyens ont réinvesti les lieux pour lever un nouveau drapeau, la charge des forces d’occupation qui sont violemment intervenues a provoqué des heurts durant toute la nuit.. Mais devant plus de 6000 personnes décidées à accomplir leur devoir patriotique à l’égard de leur patrie, la Kabylie, des affrontements ont eu lieu. De nombreux blessés ont été enregistrés mais les Kabyles ne lâcheront jamais.

Les tenants de la volonté de nous arabiser et de nous soumettre doivent savoir que, cette répression, loin de nous faire plier fédère magiquement autour de nous toutes les énergies kabyles en faveur de l’indépendance de la Kabylie.

Quant au silence des instances internationales sur les droits des minorités ne nous décourage pas. Le peuple kabyle n’est plus là pour pleurnicher sur son sort mais pour se battre intelligemment pour arracher son indépendance. Je saisis cette opportunité pour saluer le courage et la bravoure de nos militantes et nos militants qui n’ont pas peur de la violence criminelle de l’Etat colonial algérien.

Par ailleurs, les vidéos et photos que nous prenons à chaque agression sont les meilleures preuves de notre légitimité et, demain de la culpabilité des membres des forces de répression devant les tribunaux de la Kabylie.

3-Cela fait presque 16 ans que le mouvement existe. Quel bilan faites-vous de votre combat? Et pensez-vous que la Kabylie soit prête aujourd’hui pour l’indépendance?

Les raz de marées de chaque 20 avril depuis 2009 et la résistance solidaire de notre peuple contre la répression montrent que la Kabylie est largement favorable à son indépendance. Quand celle-ci sera là, nous avons, en tant que Kabyles, les compétences nécessaires et les moyens de figurer parmi les nations les plus respectées et les plus admirées au monde.

4-La diaspora kabyle très importante notamment en Europe, constitue-t-elle une condition sine qua none pour faire aboutir votre projet politique?

La Kabylie a besoin de tous ses enfants, qu’ils soient à l’intérieur ou dans sa diaspora. Celle-ci joue déjà un rôle de soutien aux luttes qui se mènent sur le terrain en Kabylie. Elle s’en fait l’écho et le prolongement dans ses pays d’accueil. Elle est en train de mieux se structurer pour être plus efficace. Elle est l’ambassadrice de sa patrie d’origine à laquelle d’ailleurs, elle vient de fournir un premier corps diplomatique de 14 représentants à travers divers pays de quatre continents.

5-Vous avez été un chanteur engagé adulé en Kabylie et un militant de la cause Amazigh de la première heure. Que ce soit au MCB ou au RCD, personne ne peut nier vos combats politiques. Quel est votre regard justement sur les partis politiques « Kabyles » qui ont, entre autre, participé aux dernières législatives en Algérie ? Seriez-vous prêt à travailler avec eux si l’occasion se présentait ?

Le FFS et le RCD sont les deux dernières aventures, les deux derniers miroirs aux alouettes  et les deux dernières illusions des élites politiques kabyles qui croyaient à tort en une Algérie démocratique et fraternelle qu’ils auraient un jour à gouverner. Leur actuelle désaffection est l’expression d’une prise de conscience nationale kabyle selon laquelle il n’y a pas d’autre choix pour la Kabylie que son indépendance.

Je suis sûr que tous leurs cadres en sont conscients. Toutefois, insérés dans un jeu politicien algérien qui les a broyés, ils continuent de fonctionner et de se comporter tels des robots programmés pour n’être que les auxiliaires  de leurs propres ennemis, les ennemis de leurs enfants et de leur seul peuple, le peuple kabyle.

Quant au fait de savoir si nous pouvons « travailler avec eux », cela ne sera possible que s’ils sont d’accord avec nous pour l’indépendance de la Kabylie. Nous sommes des femmes et des hommes décidés à sauver la Kabylie, pas l’Algérie. Sauver l’Algérie reviendrait à condamner la Kabylie, à l’assassiner. Heureusement pour nous tous, nous ne sommes pas portés sur le suicide.

6-Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs comment envisagez-vous l’avenir d’une Kabylie libre? Avec quel modèle économique et social, quels moyens, quelle monnaie, quelles frontières, etc. ?

Il n’y a plus de « modèle socioéconomique ! ». La fin des idéologies a été sifflée par la mondialisation depuis 15 ans, au moins. La Kabylie indépendante aura à investir dans le savoir, la science, les universités et la recherche fondamentale. Les Kabyles sont un peuple de cerveaux et d’intelligence. Du néant ils sauront créer de la richesse. J’ai totalement confiance en leur potentiel créatif. La monnaie, les frontières et autres points non évoqués ici sont à classer dans la catégories des questions techniques.

7-Vous traitez souvent le pouvoir algérien de scélérat. Pour vous, sans aucun doute, il est derrière l’assassinat du ressortissant français Hervé Gourdel et même du joueur camerounais de la JSK, Ebossé. Serait-ce un complot contre la Kabylie ?

Je n’en ai aucun doute. C’est pour anticiper la demande d’indépendance de la Kabylie que les services algériens ont tenté de l’annihiler  avant qu’elle n’arrive. L’assassinat d’Ebossé visait à braquer l’Union Africaine contre nous, et celui de Gourdel, à nous aliéner le monde occidental qui aurait à assimiler la Kabylie au Daesh.

N’était notre capacité à démonter les manœuvres criminelles du régime algérien, nous aurions eu, le 23 octobre 2014 l’assassinat d’un Chinois, le 23 novembre, celui d’un Australien, le 23 décembre celui d’un Américain, d’un Sud-Américain et ainsi de suite, de telle sorte que le monde entier nous diabolise. Mais comme le diable est dans les détails, le pouvoir algérien s’est fait prendre à son propre jeu. Si la France a, par culpabilité vis-à-vis de son passé colonial, l’habitude de fermer les yeux devant la mort de ses enfants en Algérie, le Cameroun a eu la réflexe salvateur d’une contre autopsie qui a révélé qu’Albert Ebossé n’a pas été tué par un morceau d’ardoise lancé par des supporters kabyles, comme stipulé par l’Algérie, mais par des hommes qui, avant de le tuer lui avaient déboité l’épaule et brisé une clavicule. Quant à Gourdel, il n’avait jamais été tué en Kabyllie. Il n’y en a aucune preuve tangible. Il avait été tué ailleurs et les services du DRS ont annoncé qu’il l’était en Kabylie. C’était dans les deux cas des doubles crimes, contre un  homme et contre un peuple.

8-Et sur l’assassinat de feu Lounès Matoub?

Je n’ai jamais cru à la thèse de l’assassinat de Lounès Matoub par les islamistes. Mon fils Ameziane, Ali Mecili, Krim Belkacem, nombre d’intellectuels kabyles comme Tigziri, Djaout, Boucebci avaient tous été assassinés par les hommes du DRS.

9-Vous avez même déclaré récemment que l’organisation terroriste Aqmi au sahel est l’oeuvre des services secrets algériens. Maintenez-vous cette accusation?

Vous pouvez ajouter à cette liste aussi bien Ansar Eddine de l’Azawad que le Mouvement Arabe de l’Azawad. Je me demande si, les terroristes islamistes en Tunisie, et les Gueddafis de Libye ne seraient pas encadrés et financés par l’Algérie.

10- Le Maroc est le seul pays à avoir défendu, en 2015, devant l’assemblée générale de l’ONU, le droit du peuple kabyle à l’autodétermination. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui cette même monarchie persécute les résistants du Rif qui réclament finalement la même chose que vous ?

Il n’y a pas, à ma connaissance, de déclaration ou de velléité indépendantiste chez Zefzafi, le leader de la contestation rifaine pour lequel je demande la libération immédiate et inconditionnelle. Si vous pouvez m’en donner des preuves, je réviserais ma position.

Toutefois, si le fait de soutenir chez son voisin le droit d’un peuple à disposer de lui-même est invalidé par la répression de ce même droit chez soi, l’Algérie serait dans ce cas le premier pays schizophrène. Il soutient le droit de tous les peuples sauf chez lui.

Pour compléter votre information cela fait plusieurs fois maintenant que le Maroc réitère devant les instances internationales le droit de la Kabylie à l’autodétermination, la dernière en date  est d’il y a une semaine devant la Commission des Droits de l’Homme à Genève. Nous saluons la constance de cette position de principe même si, de notre côté, nous réprouvons la répression au Rif avec lequel nous sommes amazighement solidaires.

11- Beaucoup de choses ont été dites concernant la position du MAK par rapport au conflit israélo-palestinien. Pouvez-vous éclaircir ici votre point de vue?

Sincèrement, parler du droit des autres peuples à prendre les armes pour leur liberté, quand bien même ce droit serait légitime, reviendrait à m’éloigner des problèmes et de la cause kabyles ainsi que de son combat pacifique pour son indépendance. Celui-ci a ma priorité. Je voudrais que dans vos prochaines interviews avec des Palestiniens, des Sahraouis ou des Rifains, vous posiez à vos invités la question de savoir quelle est leur position et leur regard sur le peuple kabyle et son aspiration à son indépendance.

Une fois la Kabylie est indépendante, vous pourrez me poser légitimement toutes les questions sur tous les peuples du monde.

12- Certains kabyles vous reprochent votre choix de créer un drapeau kabyle alors qu’il existe un drapeau amazigh. Que leur répondez-vous?

Tout partisan de l’indépendance de la Kabylie est fier du drapeau kabyle et de son hymne. Le drapeau amazigh est aux Kabyles ce que le drapeau européen est aux Allemands. Un lien avec les autres. Mais seul leur propre drapeau les représente dignement et exprime leur être collectif profond. Pour nous aussi, seul notre propre drapeau exprime réellement ce que nous sommes. En plus, le nôtre est le plus beau au monde.

Entretien réalisé par Said Mandi
SIWEL 162121 Jun 17 UTC

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