CONTRIBUTION (SIWEL) — Ameziane Kezzar & Mohand Lounaci, deux écrivains kabyles, signent une réflexion où ils interpellent « La Kabylie d’aujourd’hui », celle « qui aspire à son désir d’indépendance : « Le Kabyle doit mettre fin à certaines constantes qui ne peuvent que l’isoler davantage de tout ce à quoi il aspire », des constantes politiques, sociales et culturelles.

 

La Kabylie peut toujours rêver de construire politiquement un Etat laïc, c’est-à-dire séparer avec une loi le religieux du politique et protéger par ce fait toutes les croyances, y compris l’athéisme. Elle peut rêver d’une école laïque et scientifique, construire des théâtres et des écoles d’art, construire une économie viable, ouvrir son pays au tourisme… Tout cela est possible, à condition toutefois de se libérer de certains carcans culturels et traditionnels qui risquent de tout compromettre.

L’Algérie aussi a fait politiquement sa guerre de libération, mais pour s’enfermer par la suite dans une idéologie rétrograde et sans lendemain. Ce qui a donné un pays sans histoire, provisoire et sans avenir, où personne ne désire vivre, pas mêmes les nationalistes, ni les islamistes, encore moins ceux qui la gouvernent. Ces derniers, dès qu’ils sont enrhumés, s’envolent vers des cieux, plus cléments et plus compatibles avec leur envie de vivre, pour se soigner.

Le Kabyle d’aujourd’hui, en redécouvrant l’amour de la patrie et le désir de fonder sa première République, doit se mettre dans la peau d’un habitant d’Athènes d’il y a 29 siècles. Il faut bien entendre que le mot Athènes est un pluriel, et que ce mot pluriel d’Athènes, selon Thucydide, est une trace des anciens villages qui fusionnèrent pour fonder la cité. Oui, Athènes la cité paradigmatique de la démocratie fut multiple tout comme le sont actuellement pour les Kabyles leurs villages. A l’instar des Athéniens, il est tout à fait possible de rêver de la fondation d’une démocratie, sans crainte nullement d’une insurrection ni d’une guerre civile entre ces différents villages, comme le redoutent certains Kabyles. Ce qui a été fondamental pour fonder la démocratie athénienne, c’est bien l’engagement des Athéniens en tant que citoyens, dans la politique, (c’est-à-dire ce qui concerne les affaires de la polis (cité)), pour assurer une certaine unité de la cité.

Si nous vous donnons cet exemple athènien, encore une fois, c’est pour rappeler l’origine de la cité politique, celle dont rêve tout Kabyle, épris de liberté et de développement. Toutes les grandes démocraties modernes sont les filles d’Athènes, du moins elles revendiquent toutes cette filiation. C’est Athènes qui a fondé la démocratie moderne. Le Kabyle n’a qu’à avoir en tête son fameux proverbe : "Anda d-zedmem, ay d-squcḍeγ/C’est là où tu as abattu l’arbre que j’ai coupé du bois". La démocratie, contrairement, à ce qu’affirment les Islamistes et les Arabistes, est née à Athènes, cité méditerranéenne, beaucoup plus proche de la Kabylie, par sa nature et sa culture, que la Péninsule arabique.
Le choix de la culture, de la civilisation et de la croyance, s’il en faut une, est donc très important. Une Kabylie qui aspire à l’universel doit s’ouvrir sur le monde qui s’en inspire.

La Kabylie d’aujourd’hui, pour justifier son désir d’indépendance, ne peut réhabiliter, même en pensée, les sultanats des Ait Abbas ou encore celui de Koukou, d’inspiration ottomane, c’est-à-dire islamique. Sinon pourquoi se séparer de l’Algérie qui en est une parfaite incarnation ? Le Kabyle doit mettre fin à certaines constantes qui ne peuvent que l’isoler davantage de tout ce à quoi il aspire, comme la fameuse pensée kabyle, l’islam kabyle, les traditions kabyles, la robe kabyle, le calendrier berbère et d’autres "mirages" de ce genre. Il faut qu’il se dote de la pensée humaine, du temps humain, et profite en tant que citoyen kabyle de la République kabyle de tout ce que l’humanité produit de meilleur, s’il ne veut pas se retrouver sur la marge de l’histoire de l’humanité comme son voisin arabo-islamique.

Certains de nos intellectuels ont tendance à raisonner comme les Arabo-islamiques, qui possèdent de leur côté un calendrier différent de celui du reste de l’humanité, une pensée islamique, une robe islamique, il y a même un kama soutra islamique selon Malek Chebal…
Le Kabyle doit réfléchir autrement, comme un citoyen du monde libre : s’intéresser plus aux idées qu’à l’origine de leurs auteurs ; au bienfait d’un remède qu’à sa provenance ; à l’efficacité d’un habit qu’à ses motifs… Il doit cesser de chercher des poux dans la tête du chauve.
Pour illustrer notre propos, une petite anecdote que nous avons entendue un jour sur les ondes d’une radio kabyle parisienne alors qu’elle diffusait une chanson d’expression kabyle avec un fond de guitare électrique. A la fin de la chanson, un auditeur kabyle, vivant à Paris, prend son téléphone et appelle l’animateur de la radio pour lui dire : "Je regrette, mon frère, la guitare électrique n’a rien avoir avec la chanson kabyle. Ce n’est pas un instrument de chez nous." – L’animateur lui rétorque : "Et le téléphone avec lequel tu appelles, il est de chez nous ?" – Voilà un exemple qui nous renseigne sur beaucoup de cas frisant la schizophrénie. Alors que le principe est simple et clair pour beaucoup de peuples : épouser cette maxime de notre ancêtre Térence, Afer, d’origine numide : "je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger."

La Culture et le "Kulturel"

Avant de se lancer dans n’importe quelle grande entreprise, comme celle de créer un Etat ou de fonder une république ou une monarchie parlementaire, il faut donner une base culturelle très forte aux institutions qui les régissent. Mettre en perspective le patrimoine local, et cela, à tous les niveaux : architecture, art, sciences dures et molles… et non le contraire, comme nous avons l’habitude de procéder dans les sociétés orales, celle de tout transformer, même les choses scientifiques en folklore.

Dans les marchés autrefois, combien de fois on a entendu des charlatans vendre leurs filtres au nom de Boukrat, c’est-à-dire Hippocrate. Non seulement on a adapté le nom grec de l’illustre médecin aux sonorités locales, pour devenir Boukrit, pire encore, on en a fait le chef incontesté des charlatans.

Ce que dit Malraux à propos de la culture doit nous éclairer dans la mise en question de la dimension folklorique que nous attribuons aux termes de culture kabyle : "La culture est l’ensemble de toutes les formes d’art, d’amour et de pensée, qui, au cours des millénaires, ont permis à l’homme d’être moins esclave." Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille, nous permet quant à lui de faire une distinction entre la culture et le culturel, c’est-à-dire l’habitus acquis dans le folklore. "Autrement dit, la culture n’est pas le culturel. La culture n’est pas le chant de l’habitude. La culture est aussi l’apprentissage de la liberté. Qu’est-ce que c’est qu’être libre ?" – Nous comprenons par là, que seule la culture est apte à nous libérer des chaînes du culturel.

Voilà comment l’Italie, au XVIe siècle, est passée du culturel à la culture, du moyen-âge à la renaissance. Les artistes italiens vont ramener au grand jour l’héritage de l’Antiquité gréco-romaine. Ce changement commence avec Giotto (vers 1266-1337), artiste italien qui va beaucoup influencer les peintres du XVe siècle. On redécouvre l’art des anciens Grecs et des Romains. On s’intéresse aux ruines des monuments romains, on fait des fouilles et on collectionne des Antiquités. La littérature grecque et romaine était déjà étudiée dans les monastères et par l’élite médiévale qui conservait ses textes sous la forme de manuscrits très coûteux. Mais à partir du XVe siècle, la diffusion de ces connaissances, en Europe, à un plus large public est devenu possible grâce à l’invention de l’imprimerie. On relit (– et on relie, car se cultiver, c’est créer des liens – ) les textes de la littérature antique qui abordent les valeurs humaines et intellectuelles. Suite à cela, un courant humaniste naît. Alors que Dieu était au coeur de la pensée médiévale, la Renaissance place l’homme au centre de ses préoccupations. La renaissance n’est donc pas uniquement le retour aux cultures antiques gréco-romaines, mais celle aussi de l’homme moderne, qui a réussi à se libérer de l’emprise de Dieu, pour devenir autonome, responsable et maître de sa destinée.

Si nous essayons maintenant d’inscrire la Kabylie dans ce processus d’évolution/adaptation culturel universel, nous sommes forcés de constater qu’elle est encore au Moyen-âge européen. La pensée religieuse dominante et fortement présente fait passer l’homme au second degré, tout est Dieu. Il suffit de lire les citations du maître de "la pensée kabyle", si toutefois, il en existe une, en l’occurrence Cheikh Mohand Oulhocine, en passant par la poésie ancienne et la littérature kabyle anciennes pour s’en rendre compre. Même si une incursion culturelle et humaniste a tenté de contourner ce discours religieux pour parler de l’humain, notamment par les écrivains francophones et la génération Vava Inouva, ce mouvement de renaissance a peiné et peine encore à percer, car l’environnement, très religieux, lui est hostile.

Cheikh Mohand Oulhocine et Si Mohand Oumhand continuent d’écraser de leur poids la production littéraire kabyle. Deux fortes personnalités très influentes, que certains intellectuels kabyles nous présentent comme universelles. Mais alors pourquoi les Français ne les ont-ils pas traduits à l’instar de Omar Khayyam ou de Nazim Hikmat ? Si Mammeri, pour sauver ce qui reste de la "culture", a édifié à ces deux personnages un piédestal (qu’ils méritaient certainement dans la quête qu’il s’était fixée de sauver de l’oubli des pages de la littérature kabyle), ils sont devenus plus tard plus importants que lui-même, grand écrivain, chercheur et universitaire. Ces deux figures religieuses n’ont pas pu constituer une source de renouveau culturel ni civilisationnel, elles sont devenues une entrave à une autre manière de voir le monde. Ces deux personnages érigés en étendard de la culture kabyle ont été davantage, et plutôt paradoxalement, des vecteurs de tradition et de religion, c’est-à-dire de tout ce qui persiste à renforcer la position de Dieu, celle qui le place au centre de l’univers. L’un comme prophète local autoproclamé et l’autre comme pieux blasphémateur dans la lignée orientale d’un Omar Khayyam. Ils sont trop ancrés dans le culturel pour parler à tous les hommes, pour en faire des humanistes, à l’inverse des anciens auteurs grecs et latins qui, malgré leur éloignement et leur étrangeté, parlent aux tréfonds de l’âme humaine. Et d’ailleurs, les Européens n’ont pas hésité à nous ôter d’entre les mains Apulée, car ce dernier, à l’instar d’Ovide, de Virgile et de Lucrèce vient de la culture gréco-romaine. Mais quels intellectuels kabyles se soucient aujourd’hui d’Apulée ? Hormis le fait qu’il soit d’origine berbère, personne ne s’intéresse à ses œuvres ni à la place qui lui revient de droit en tant qu’auteur de dimension universelle.

La Kabylie de Cheikh Mohand Oulhocine et de Si Mohand Oumhand et consorts est non seulement moyenâgeuse, mais par leur position de référents culturels, ils ne permettent aucun retour possible vers l’héritage de l’Antiquité gréco-romaine, qui reste, pour nous, une condition sine qua non pour une éventuelle renaissance culturelle kabyle.

La Renaissance n’est pas un acte de résistance culturelle, mais la rupture avec le chant de l’habitude.
Le retour aux Antiquités gréco-romaines permettra sans aucun doute la renaissance de la culture et de l’homme kabyles, pour se replacer dans le contexte universel et humaniste. Ainsi, le Kabyle pourra lui-aussi rêver des droits de l’homme et de liberté. On ne peut réaliser ces deux objectifs avec Âibadllah/Les esclaves d’Allah ou autre Ghas âazizedh ay amdan, yif-ik Rebbi/Même si tu m’es cher, ô homme, Dieu est mieux que toi". Le retour à l’antiquité, c’est le retour à l’homme, à la tolérance religieuse, à l’art, à la liberté. Ce retour, même s’il nous coûtera beaucoup de temps et de sueur, sera, à nos yeux, la seule voie de sortie de ces siècles obscurs qui nous ont maintenus et continuent de nous maintenir dans les ténèbres labyrinthiques d’une sous-culture et d’une sous-civilisation.

La rupture est salvatrice, à condition que chacun voit sa tâche comme celle de Thésée : pour vaincre le Minotaure du folklore et des traditions d’un autre âge, il faut un fil d’Ariane. Jamais Thésée n’aurait réussi par ses propres moyens à sortir vivant de ce Labyrinthe. C’est ce que les Kabyles doivent entendre : nos seules ressources culturelles ne suffisent pas, il faut les abreuver à une autre source.

Pour nous, ce fil d’Ariane ne peut que se dérouler jusqu’à l’Antiquité, si méprisée et ignorée par les nôtres (et les utilitaristes du globlish), mais si riche et nécessaire pour les défis qui nous attendent.

Ameziane Kezzar & Mohand Lounaci

SIWEL 061446 NOV 16

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