Interview de Bouaziz Ait-Chebib, Président du MAK, à Tamazgha : "Nous ne sommes tributaires que de la générosité et de la protection du peuple kabyle"

16/03/2016 - 16:16

(SIWEL) — Dans une Interview accordé au site électronique de l'Organisation de défense des droits des Amazigh Tamazgha, le président du MAK, Bouaziz Ait-Chebib, a répondu de bonne grâce et avec précision aux nombreuses questions, dont certaines étaient pour le moins "surprenantes", souhaitant selon ses propres termes "élucider les ambitions d’un mouvement qui, s’il a le mérite de rompre avec l’"algérianisme" kabyle responsable principal de la déstructuration de la Kabylie, peine à convaincre l’"élite" kabyle et à renouer la Kabylie avec la capacité de mobilisation dont elle a fait preuve maintes fois lors de son histoire contemporaine".

Nous reproduisons ci-dessous l'intégralité de l'Interview un peu longue mais dont les réponses constituent une démonstration magistrale que le MAK, à tout points de vue, constitue une force majeure solidement ancré dans la puissance de ses conviction, dans la vérité et la justesse du plus noble des combats: La libération de la Kabylie!


Bouaziz Ait-Chebib (PH/MAK)
Bouaziz Ait-Chebib (PH/MAK)
Tamazgha : Quinze ans après la création du Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (MAK), quel bilan faites-vous de l’action de votre mouvement ? Et quelles sont les réalisations concrètes ? Qu’a-t-il apporté de concret pour la Kabylie ?

Bouaziz Aït-Chebib : Le bilan de l’action du MAK est d’une valeur aussi évidente qu’inestimable pour la Kabylie. Notre Mouvement a en effet brisé le plus important des tabous en induisant la prise de conscience massive que les Kabyles constituent un peuple et une nation à part entière. Cela est la plus importante œuvre concrète du MAK. Celle-ci est d’autant plus significative qu’elle concerne dans son écrasante majorité la jeunesse kabyle, c’est-à-dire l’avenir de la Kabylie.

Ensuite, si, à son grand dam, l’Etat algérien l’a très bien compris, certains Kabyles ne le réalisent peut-être pas encore. Mais en quinze ans justement, ce qui est très peu à l’échelle de l’histoire des décolonisations, le MAK a réussi à dépasser plus de soixante années d’un militantisme exclusivement kabyle qui tentait de réaliser des objectifs utopiques, à savoir la démocratisation de l’Algérie toute entière et la décolonisation totale, et d’un seul coup, de Tamazgha, de l’oasis de Siwa au Lac Tchad, de la Méditerranée à l’océan atlantique, soit un territoire immense et extrêmement diversifié bien que partageant le socle commun de l’Amazighité.

Or, après que les Kabyles aient lutté seuls des dizaines d’années pour faire partager à tous les Algériens la quête essentielle de la démocratie, de la laïcité, du progrès, dans la pleine acceptation des diversités, il s’est avéré qu’à la première ouverture "démocratique" algérienne, c’est l’Algérie toute entière qui a voté pour une "république islamique" sous la houlette du FIS, pendant qu’à contrario seule la Kabylie se distinguait en votant très massivement contre la république islamique.

Quant à la lutte des peuples amazighs tous unis, et debout comme un seul homme, pour aller libérer Tamazgha, la lutte des Amazighs Touaregs est consacrée à l’indépendance de l’Azawad, celle des Amazighs Canariens est pour les Iles Canaries, celles des Rifains est pour le Rif, celle des Amazighs de Libye en est encore à vouloir démocratiser la Libye, tout cela nous montre bien que les Kabyles sont les seuls incorrigibles utopistes, puisque tous ont circonscrit leur action de libération à leur propre territoire, les Touaregs n’ont pas entrepris d’aller libérer Tamazgha de l’oasis de Siwa au Lac Tchad, les Libyens non plus, les Canariens non plus et les Rifains non plus… En revanche, si chaque peuple amazigh entreprend de reconquérir son territoire, à ce moment-là nous pourrons bâtir l’Afrique du Nord des peuples libres.

Enfin, au vu des expériences malheureuses, et pour le moins décevantes, des formations politiques à base kabyle, il n’est pas inutile de préciser que le MAK a réussi un autre exploit : celui de redonner confiance au peuple kabyle. En effet, après mille et une trahisons, le peuple kabyle s’investit de nouveau dans le combat politique pour la Kabylie. Et croyez-moi, vu l’ampleur des dégâts, la tâche n’a pas été une mince affaire. Redonner confiance au peuple kabyle dans la lutte politique pour sa propre émancipation est une action concrète et indispensable que le MAK a réalisée seul, envers et contre tout. Le MAK a posé les jalons de la libération du peuple kabyle. Celle-ci est désormais prise à bras le corps par une large majorité de la jeunesse kabyle. Je vous invite à visionner les vidéos des marches populaires du MAK où des milliers de jeunes assument pleinement et ouvertement leur combat pour la libération de la Kabylie.

Le MAK a mis la Kabylie sur les rails de sa propre libération, voilà ce que le MAK a apporté de concret pour la Kabylie, et en ce sens le MAK a déjà gagné, il a accompli sa principale et plus importante mission.


Quelle est la réalité de votre implantation en Kabylie ? Comment fonctionnent vos sections locales ? Combien de militants compte votre mouvement aujourd’hui ?

La réalité de notre implantation en Kabylie se manifeste à travers les créations incessantes de sections locales sur la quasi-totalité du territoire kabyle. Si vous aviez suivi le rythme des mises en place des sections du MAK à Bgayet, Tubirett, Tizi-Wezzu, Bumerdas, Buṛǧ Buɛṛaṛiǧ, Seṭṭif... [3] vous vous en seriez certainement rendu compte. Par ailleurs, depuis le congrès constitutif de 2007, nous avons fait de l’université le bastion du MAK. Avec la mise en place de nos trois Conseils universitaires à l’Université Mohand Oulhadj de Tubirett, l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Wezzu et à l’Université Abderahmane Mira de Bgayet, la communauté estudiantine kabyle est fortement impliquée dans le MAK, au grand dam de tous ceux qui cherchent à normaliser l’Université kabyle.

Cette réalité-là n’a d’ailleurs pas échappé à l’Etat algérien. Ce n’est pas pour rien que les forces répressives algériennes ont quadrillé la Kabylie le jour de notre troisième congrès. Et ce n’est pas non plus pour rien que le Préfet de Tizi-Wezzu et les responsables des services de police et de gendarmerie ont subi le courroux du patron du nouveau DRS algérien, Athmane Tartag, qui leur a administré un blâme en leur promettant de sévères sanctions pour avoir échoué dans leur mission. Il me semble que quand une organisation politique est insignifiante, on ne se donne pas tant de peine pour empêcher la tenue de son congrès.

Quant à la manière dont fonctionnent nos sections locales et le nombre exacte de nos militants, vous pensez bien que l’Etat algérien voudrait justement le savoir, vous comprendrez donc que je ne réponde pas à cette question. Mais visiblement, notre potentiel militant semble être suffisamment conséquent pour inquiéter le régime colonial algérien au point de mettre la Kabylie quasiment sous état de siège rien que pour empêcher notre troisième congrès.

Contrairement à la désinformation propagée par nos ennemis et détracteurs, et avec tous les moyens dont ils disposent, au vu du marasme économique et sécuritaire, au vu de la grave crise de confiance, au vu de toutes les "catastrophes" qui sévissent en Kabylie, le MAK avance à pas de géant sur le terrain

Nous défions n’importe quelle organisation politique, qu’elle soit kabyle ou étatique, d’aligner ne serait-ce qu’une centaine de militants, et encore moins de mobiliser en Kabylie comme nous le faisons, à moins de remplir des bus venus d’ailleurs et de mobiliser les militants et les fonctionnaires des "partenaires" de circonstances issus du FLN, du RND, du Hamas etc., comme cela s’est déjà produit.

Manifestation du MAK (PH/MAK)
Manifestation du MAK (PH/MAK)
Vous avez récemment évolué vers l’autodétermination abandonnant ainsi l’idée de l’autonomie dans le cadre de l’Etat algérien. Pouvez-vous expliciter cette évolution ?

Cette évolution est à placer dans un cadre stratégique. L’autonomie que nous prônions dans un premier temps a permis la réémergence du nationalisme et du patriotisme kabyles, elle est néanmoins considérée comme une affaire interne aux Etats. Par conséquent, la revendication d’un statut d’autonomie, qui ne relève pas du droit international, maintient la Kabylie dans un huis-clos avec l’Etat algérien. Or, celui-ci étant atteint d’un autisme incurable, la seule manière d’impliquer les instances et la communauté internationales, c’est évidemment de se conformer aux textes des Nations unies, et par la même occasion confronter ces mêmes instances à leurs propres lois. L’autodétermination est la colonne vertébrale des traités, des conventions et des chartes de l’ONU relatifs aux droits des peuples.

L’autodétermination a un autre avantage par rapport à la situation kabyle, que ce soit au sein du MAK ou dans la mouvance kabyliste de manière plus générale, elle a l’avantage non négligeable de n’exclure ni l’autonomie ni l’indépendance qui restent des options parmi d’autres. Les deux options citées sont majoritaires chez les militants kabyles. Elles se complètent et convergent toutes les deux vers l’avènement d’un Etat kabyle. Alors, au lieu qu’il y ait confrontation entre les deux visions, il était vital de les rassembler autour d’un objectif commun à savoir l’autodétermination de la Kabylie. Et au final le dernier mot revient au peuple kabyle dans sa totalité. C’est lui qui décidera par lui-même, et par voie référendaire, du mode de gouvernance qui lui convient le mieux. Il ne peut y avoir de démarche plus démocratique et plus respectueuse de la volonté du peuple kabyle, avec en prime la garantie du droit international, du moins dans ses principes juridiques.

Avec cette démarche, nous sommes dans le respect du libre choix, de la démocratie et du droit international. C’est une voie royale et totalement irréprochable... Les partisans de l’indépendance, de l’autonomie ou du statut particulier ne peuvent que se retrouver dans la lutte pour l’autodétermination de la Kabylie défendue par le MAK. Personne ne peut dire que nous imposons quoi que ce soit puisque la décision finale, et souveraine, reviendra au peuple kabyle tout entier. L’heure est au dialogue et à la concertation avec tous les acteurs politiques kabyles qui luttent sincèrement pour la Kabylie et qui assument pleinement et publiquement leur volonté de bâtir une Kabylie libre et unie. L’autodétermination, c’est donner le choix et la parole au peuple kabyle pour exprimer le mode de gouvernance qu’il souhaite. Aucun kabyle sincère ne peut s’y opposer à moins d’avoir peur de sa réponse et de chercher, par conséquent, à le museler.

Conférence nationale Kabyle, ici avec Idir Ounoughene et Younes Adli (PH/MAK)
Conférence nationale Kabyle, ici avec Idir Ounoughene et Younes Adli (PH/MAK)
Comment expliquez-vous que le MAK n’a pas su mobiliser l’"élite" kabyle ?

Tout d’abord, le MAK cherche à mobiliser toutes les franges du peuple kabyle et pas seulement l’élite que vous faites d’ailleurs bien de mettre entre guillemets. Par ailleurs, je ne connais aucune organisation de par le monde qui mobilise toute l’élite de sa société. En revanche, contrairement à ce que vous semblez affirmer, le MAK a su mobiliser l’élite qui partage son combat sincère pour la Kabylie, à l’image par exemple de Younes Adli qui s’est engagé à présider le Conseil national kabyle ou encore le sculpteur Olivier Graine qui a façonné la statue de Mouloud Mammeri, le Professeur Salem Chaker qui a déjà salué les avancées du MAK... Par contre, il est évident que le MAK ne peut pas mobiliser ceux qui sont hostiles à l’idée d’un Etat kabyle.

Aujourd’hui, tout le monde constate que dans la composante humaine du MAK, les universitaires et les étudiants sont fortement présents, cela dénote que votre constat ne concerne pas l’élite kabyle dans sa totalité mais uniquement un certain nombre de personnages connus dans le monde de la presse. Et fort heureusement, l’élite kabyle ne se résume pas aux personnages publics. Du reste les élites "célèbres" ne sont pas connues pour être particulièrement engagées. A titre d’exemple, lors du Printemps amazigh de 1980, l’élite kabyle en faveur de Tamazight était pour le moins discrète, ce qui peut être compréhensible évidemment. Par contre le Printemps amazigh et le MCB (Mouvement culturel berbère) avaient trouvé en Kateb Yacine, un non kabyle, l’un de ses plus courageux défenseurs, comme le MAK et le GPK trouvent aujourd’hui en Boualem Sensal, encore un non kabyle, l’un de ses plus courageux défenseurs et il l’a encore publiquement réaffirmé tout récemment.

Enfin, la Kabylie est riche de sa jeunesse instruite et tout le monde s’accorde à affirmer que le MAK est justement formé de cette frange de la société et c’est justement elle qui constitue le vrai moteur de changement dans toutes les sociétés du monde.

Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur la stratégie du MAK qui met en exergue le symbolique et si peu le fond ? (Drapeau Kabyle, carte d’identité,…). N’est-ce pas là factice sachant que le pouvoir engage sur le territoire Kabyle sa pénétration islamiste ?

Il me semble que sur le fond je vous ai déjà répondu dès la première question. Maintenant si vous considérez que le drapeau, la carte d’identité ne relèvent que de la symbolique "factice", je vous invite à évaluer les effets du drapeau amazigh, créé par Mohand Arav Bessaoud, sur la quasi-totalité des peuples amazighs. Le drapeau kabyle, la carte d’identité, l’Anavad ce sont là les jalons du futur Etat kabyle qui se met en place. Si cette symbolique était factice comme vous l’affirmez, le MAK ne serait pas la seule organisation politique en Kabylie à être systématiquement réprimée, la Kabylie ne serait pas mise sous Etat de siège pour empêcher le congrès du MAK, les militants et les citoyens kabyles ne seraient pas arrêtés pour la seule raison de détenir l’emblème kabyle. C’est à cause de la carte d’identité kabyle que mon domicile a été perquisitionné par les services coloniaux algériens. Mais vous n’êtes probablement pas au courant de tout cela.

Quant à la lutte contre l’islamisme, il y a lieu de préciser que l’islamisme est sciemment installé et protégé par l’Etat algérien. Les symboles factices comme vous dites visent aussi à préserver l’identité spécifique de la Kabylie en l’éloignant au maximum des attributs islamistes grassement sponsorisés par l’Etat algérien. Les armoiries que nous avons mis en place constituent à la fois des repères et des remparts contre le déracinement, la manipulation et la substitution identitaire.

Ensuite face aux tentatives de salafisation de la Kabylie, le MAK n’est pas resté bras croisés. A ma connaissance, il n’y a que le MAK qui sillonne la Kabylie, dans les villages et dans les villes, au plus près du peuple kabyle, pour apporter la contradiction à la normalisation et à la salafisation de la société kabyle. Ce sont les militants du MAK qui ont organisé le déjeuner public du 3 août 2013, en plein ramadan, pour défendre la liberté de culte et de conscience, ce sont les militants du MAK qui soutiennent activement les victimes de l’inquisition. Et ce sont encore les militants du MAK qui ont humilié le premier ministre algérien, le KDS [4] Sellal, à l’enterrement d’Aït Ahmed ou encore le bachagha [5] Ould Ali Lhadi [6] à Tawrit Musa [7]. Ce sont les militants du MAK qui ont hissé des dizaines et des dizaines de fois le drapeau kabyle dans les villages, les écoles primaires, à l’université etc.

Et c’est encore le MAK qui a animé des dizaines de meetings pour sensibiliser contre la dépersonnalisation de la Kabylie et défendre sa laïcité ancestrale. Donc, le MAK ne se contente pas de la symbolique "factice", le MAK est omniprésent sur des questions de fond et c’est sur le terrain que cela se passe, au mépris de tous les dangers que cela implique. Maintenant s’il y a des gens qui attendent du MAK qu’il passe à la confrontation physique avec les islamistes, je les invite à montrer l’exemple. Pour notre part, nous ne sommes pas prêts à risquer inutilement la vie de nos militants, ils sont déjà suffisamment exposés. Que ceux qui prétendent nous faire la leçon sur ce que nous devons faire ou ne pas faire, mettent en application la stratégie qu’ils exigent du MAK.

L’AFP aura beau parler des « algériens de Tizi-Ouzou en Algérie », les Kabyles, eux, savent qu’il s’agit là de leur cause et de leur combat pour la simple raison qu’ils sont les initiateurs et les acteurs d’une cause défendue en territoire kabyle et nulle part ailleurs... (Photo/AFP)
L’AFP aura beau parler des « algériens de Tizi-Ouzou en Algérie », les Kabyles, eux, savent qu’il s’agit là de leur cause et de leur combat pour la simple raison qu’ils sont les initiateurs et les acteurs d’une cause défendue en territoire kabyle et nulle part ailleurs... (Photo/AFP)
L’objectif du MAK est que la Kabylie retrouve sa souveraineté. Pourquoi alors ne pas favoriser des actions de défiance et de désobéissance civile ?

Tout d’abord, le MAK en tant que structure est en désobéissance civile permanente. Le MAK a organisé des votes pour l’élection du drapeau kabyle dans les villages de Kabylie, des meetings et des rassemblements suivis de lever de l’emblème kabyle au nez et à la barbe des services répressifs algériens, des actions de rue sans demander aucune autorisation, un déjeuner public en plein ramadan, un congrès sous état de siège, alors si tout cela ce n’est pas de la défiance, je me demande bien comment on pourrait définir ces actions.

Nous avons même obligé des ministres algériens à rebrousser chemin et quand ils sont venus soi-disant se recueillir sur la mémoire du grand chanteur Taleb Rabah, ils ont été obligés de passer sous les drapeaux kabyles et amazighs que le MAK a fait flotter au-dessus de leur tête. Ils n’ont pas bronché ni osé les retirer. C’est la pire des gifles que puisse recevoir un Etat colonial, et cela c’est le MAK qui l’a fait et personne d’autre. Alors en termes de défiance, je crois que personne ne peut être à la hauteur du MAK en Kabylie.

Maintenant si votre propos est d’engager la totalité du peuple kabyle dans des actes de défiance et de désobéissance civile, je vous répondrais juste que le MAK est un Mouvement responsable qui n’entend pas mettre inutilement en difficulté la société kabyle qui croule déjà sous toutes sortes de difficultés.


Quels sont les liens entre le MAK qui mène la lutte sur le terrain en Kabylie et ses structures qui le représentent à l’extérieur ?

Ce sont des liens de complémentarité. Nos structures à l’étranger prolongent l’action du MAK en dehors de la Kabylie. Le rôle du MAK est le terrain, le rôle du Gouvernement provisoire en exil est une action diplomatique qui vise à plaider la cause légitime du peuple kabyle à sa propre existence, comme cela a déjà été fait au Parlement européen, à l’ONU, en Amérique, au Canada, en France, en Allemagne etc., celui de nos Réseaux militants est de porter la voix de la Kabylie souveraine à l’extérieur et d’organiser la diaspora. Les liens entre l’intérieur et l’extérieur sont soudés autour de la même cause, celle de la souveraineté du peuple kabyle, ayant chacun des rôles et des prérogatives parfaitement définies.

Le 26 février 2016, vous avez organisé le troisième congrès du MAK. Pouvez-vous nous résumer les principales décisions, conclusions et recommandations du congrès ?

Les congressistes, après réflexion et débats sur les besoins et l’orientation politique du Mouvement, ont arrêté un certain nombre de résolutions applicables et exécutoires jusqu’au prochain congrès. Je peux par exemple vous dire que le troisième congrès du MAK a inscrit l’exigence historique et naturelle de l’instauration d’un État kabyle démocratique, laïc et social dans le cadre du droit des peuples à l’autodétermination, un droit par lequel chaque peuple est en droit de choisir librement le statut politique qui lui sied.

Je peux aussi vous citer le rejet des échéances électorales algériennes jusqu’au référendum d’autodétermination, ou encore le renforcement des liens avec l’ensemble des peuples amazighs d’Afrique du nord pour créer une synergie à l’effet d’encourager la fondation de gouvernements provisoires respectifs et travailler en collaboration avec la Kabylie pour accéder au droit à l’autodétermination et reconfigurer ainsi l’espace nord-africain foncièrement amazigh ; la création d’une Ligue kabyle des droits de l’Homme, toutes les autres étant totalement défaillantes en ce qui concerne la défense des droits du peuple kabyle et des autres peuples amazighs, tels que les Mozabites par exemple qui vivent une situation dramatiquement désastreuse ; la réhabilitation et la modernisation des structures démocratiques ancestrales de la Kabylie en redonnant par exemple toute sa place à la femme kabyle, qui doit être égale en droits et en devoirs, au même titre que l’homme kabyle, vis-à-vis du peuple et de la nation kabyles, la mise en place d’un parlement kabyle sur le terrain afin de renforcer l’action du Gouvernement provisoire kabyle (GPK) en exil dans le but de réunir les conditions nécessaires à la proclamation de l’Etat kabyle...

Voilà un petit aperçu des résolutions et recommandations du troisième congrès, mais il y en a plusieurs autres. Le procès-verbal ayant sanctionné les travaux du troisième congrès a été rendu public.

Cependant, il y a lieu de signaler que la réflexion et le débat au niveau du MAK ne se limitent pas aux congrès. Ils sont ancrés dans ses mœurs politiques et c’est ce qui lui permet d’avancer malgré tout ce qu’il subit comme obstacle et répression.

Pour un troisième congrès seulement en quinze ans, ne pensez-vous pas qu’une petite journée semble trop courte pour un mouvement aussi ambitieux que le vôtre ? Pensez-vous qu’il est possible de travailler correctement et sortir avec des résolutions et recommandations à la hauteur des aspirations du peuple kabyle en un temps aussi court ? Car en général les organisations qui font leurs congrès tous les ans, elles s’offrent trois ou quatre jours de travaux…

Pour paraphraser l’illustre Amusnaw kabyle Dda Lmululd : "Win ittruzun asalu iteddu akken yufa mačči akken yebɣa".
Le MAK est un mouvement démocratique qui s’est doté d’instances permanentes dans lesquelles la concertation et le débat sont les maîtres-mots.
Il a tenu son congrès constitutif en 2007 et depuis, il s’organise en congrès tous les 4 ans conformément à ses statuts et aux règles qui régissent une grande majorité d’organisations politiques dans le monde.

Entre deux congrès, des conventions, des conférences de cadres, des rencontres internes, des universités d’été, des réunions d’instances se déroulent de façon régulière afin de débattre de l’évolution du combat du peuple kabyle.

Pour revenir au troisième congrès, le MAK n’a pas les moyens des partis politiques qui peuvent se permettre un congrès de trois jours dans de grands hôtels avec des subsides prélevés du trésor public de l’Etat algérien que nous ne reconnaissons pas. Si comme le chuchotent certains, nous sommes financés par le Maroc et Israël, nous aurions pu organiser cet événement historique dans un hôtel de luxe effectivement. Mais comme ce n’est pas le cas, nous avons organisé notre congrès dans un garage en béton généreusement octroyé par un humble citoyen kabyle dévoué à sa patrie et pour nous c’est mieux que le Hilton, c’est le plus beau et le plus significatif des lieux. A ce propos, je ne remercierais jamais assez le village d’At Zellal qui a accueilli notre congrès malgré les pressions et les intimidations dont il a été l’objet.

Ensuite, il n’y a pas que l’aspect financier qui nous empêche de tenir un congrès de trois jours, il y a aussi l’aspect sécuritaire. L’Etat algérien a tout fait pour découvrir le lieu de notre congrès et malheureusement pour lui, il n’a pu le savoir que le jour-même. Ses policiers et ses gendarmes ont dressé mille et un barrages pour intercepter nos congressistes. Ils ont empêché plus de 200 mais 843 sont tout de même arrivés à bon port au grand dam des services répressifs algériens en Kabylie, et ils ont été sanctionnés pour ça.

Le MAK est un mouvement pacifique certes, mais il est révolutionnaire et travaille à libérer la Kabylie du colonialisme de l’Algérie arabo-islamique, par conséquent toutes actions d’envergure doivent être mûrement réfléchies. Un congrès de trois jours ne peut pas se tenir au grand jour à moins d’être dans le giron de l’Etat algérien.

Nous sommes dans l’obligation de veiller à la sécurité de nos militants mais aussi de tenir compte de nos vaillants citoyens et nos villages qui nous offrent leur hospitalité leur leεnaya.

Nous sommes fiers d’avoir tenu notre congrès dans les conditions dans lesquelles nous l’avons tenu car nous ne sommes tributaires que de la générosité et de la protection du peuple kabyle.

Quoi qu’il en soit, tenir son congrès sous un état de siège est une entreprise qu’aucune autre organisation ne peut réussir. Si on excepte naturellement le congrès de la Soumam réussi par nos aînés.

Les difficultés que nous devions surmonter pour l’organisation du congrès étaient prévisibles. Alors pour parer à ce manque de temps, nous avons organisé cinq prés-congrès pour élaborer des projets, des résolutions et des recommandations à la hauteur des aspirations du peuple kabyle. Le gros du travail avait donc été accompli lors de ces pré-sessions ; le congrès en lui-même n’a servi en définitive qu’à entériner en plénière et solennellement des dispositions déjà approuvées.

Une commission permanente de réflexion est mise en place et plusieurs autres structures seront installées justement pour adapter le mouvement aux changements afin de relever les défis qu’imposent le combat national kabyle et surtout préparer la Kabylie de demain. Parmi ces structures, on peut citer à titre d’exemple : un Centre social et économique, un Centre kabyle de l’environnement, un Centre kabyle d’alerte et de prévention (CKAP), un Centre de recherches scientifiques kabyles (CRSK) et un Conseil consultatif kabyle.

Congrès du MAK à At Zella, le 26 février 2016 (PH/MAK)
Congrès du MAK à At Zella, le 26 février 2016 (PH/MAK)
Vous avez beaucoup communiqué sur les brèves "arrestations" dont avaient fait l’objet des militants du MAK le jour du congrès, mais le public est resté sur sa faim quant aux conclusions, décisions et recommandations du congrès…

Oui bien sûr que nous avons communiqué sur les arrestations des militants du MAK et c’est tout à fait normal de le faire, c’est l’inverse qui ne serait pas normal. Par ailleurs, communiquer sur la répression qui cible particulièrement notre mouvement est notre seul moyen de défense. La dénonciation publique et la mobilisation de l’opinion kabyle et internationale constitue notre seule garantie de ne pas être victimes d’une répression sauvage et silencieuse.

Si l’incarcération de Kameleddine Fekhar et de ses compagnons n’était pas médiatisée, cela ferait longtemps qu’ils seraient déjà morts et enterrés dans le silence total.

Enfin, je vous signale tout de même qu’il ne s’agissait pas de "brèves arrestations" mais bien d’une répression généralisée qui a mis la Kabylie sous un état de siège, empêchant des centaines de nos militants de rejoindre le congrès. De plus, ces "brèves arrestations" ont tout de même duré la journée entière sans oublier que certains ont été passés à tabac par les policiers algériens et même menacés de représailles.

La répression qu’a subie le MAK n’augure rien de bon pour l’avenir. Il faut la prendre très au sérieux au lieu de la réduire à de brèves "arrestations". Même après le congrès, des militants de notre mouvement continuent d’être harcelés, soit par des arrestations arbitraires et des interrogatoires interminables, soit par des mesures administratives visant à les dépouiller de leurs moyens de subsistance. La logique militante et engagée impose que l’on soit solidaire des militants kabyles, quels qu’ils soient, afin de contribuer à leur protection et non pas à amoindrir leur répression.

Depuis 1962, la Kabylie n’a pas connu un tel état de siège. Donc, il y a lieu de réfléchir sur le comment se préparer au pire. Je saisis cette occasion pour rendre un vibrant hommage au village d’At Zellal et à tous nos militants qui ont donné une leçon magistrale de courage, de détermination et de maturité politique au régime colonial algérien.

Concernant les conclusions, décisions et recommandations du congrès, sur lesquelles le public serait resté sur sa faim, un procès-verbal détaillé des travaux du congrès a été rendu public, du moins concernant les points qui peuvent êtres publiquement divulgués. Pour le reste, concernant certains aspects de la stratégie du Mouvement, et vous en conviendrez aisément, nous n’allons certainement pas les offrir sur un plateau d’argent à l’Etat algérien et lui permettre ainsi de nous contrecarrer. A titre d’exemple, malgré toutes les performances des services secrets algériens, le gouvernement colonial d’Alger n’a pas réussi à identifier le lieu de notre congrès. Nous sommes plus informés sur leurs intentions qu’ils ne le sont sur les nôtres. De plus, quand on fait face, sur le terrain, à un Etat criminel, sans foi ni loi, sans aucune morale et sans aucun scrupule, on se garde bien de lui communiquer publiquement ses intentions et encore moins les points essentiels de sa stratégie.

Lever du Drapeau kabyle le 18 avril 2015, au Trocadéro (PH/MAK)
Lever du Drapeau kabyle le 18 avril 2015, au Trocadéro (PH/MAK)
Comment expliquez-vous l’absence de structuration du MAK en France par exemple où la communauté kabyle avoisine le million ?

Le MAK n’est pas absent en France. Il y est présent à travers le Gouvernement provisoire kabyle et le Réseau Anavad qui sont en train d’accomplir un travail de qualité, comme on a pu le constater lors de la formidable mobilisation du 18 avril 2015 à Paris marquée par l’inauguration officielle du lever du premier drapeau kabyle de l’histoire devant des milliers de kabyles de la diaspora.

Je ne connais aucune autre organisation kabyle voire nord-africaine qui mobilise autant que le MAK en France, ou encore en Amérique du Nord. Cela étant dit, il y a lieu de rappeler que "certains" milieux associatifs, grassement subventionnés, excellent dans le folklore et travaillent activement à casser la mobilisation militante au profit de galas de chant, de danse, d’expositions de bijoux et d’habits traditionnels ou encore de couscous "oriental"...

Par ailleurs, concernant le Réseau militant souverainiste, sa structuration sera modifiée et renforcée prochainement afin de mieux répondre aux exigences du combat sur le terrain.


A l’issue de votre dernier congrès, vous avez affirmé que la décision la plus importante est la mise en place du Parlement kabyle en vue de la proclamation de l’Etat kabyle dans un délai de quatre ans… Que peut apporter concrètement cette idée de parlement kabyle, notamment à la société kabyle ?

Comme tout le monde sait, un parlement est un organe collégial à plusieurs rôles : un rôle de conseiller pour le pouvoir exécutif ; un rôle de législateur ; un rôle de représentant de la nation à l’étranger.
Le parlement représente les citoyens et par extension l’Etat lui-même.

Cette idée de parlement kabyle vise à restituer l’autogestion ancestrale de la Kabylie de manière à établir, à terme et de fait, un Etat proprement kabyle. Pour ce faire, la société kabyle doit évidemment être impliquée. Il s’avère justement qu’aujourd’hui, comme depuis toujours, y compris depuis la pseudo indépendance algérienne, c’est la société kabyle, notamment à travers ses comités de villages, qui prend en charge les besoins de la société à travers la réparation des routes, des fontaines, la prise en charge des malades par la mise en place d’une solidarité active. Pendant que les officiels et les apparatchiks algériens se font soigner dans les hôpitaux français, la société kabyle s’organise pour prendre en charge les malades ne pouvant être soignés en Kabylie. De même que la protection de l’environnement kabyle est prise en charge par la société kabyle qui s’organise de plus en plus. Il s’agit de structurer efficacement cette autogestion kabyle pour lui permettre une meilleure efficacité et établir une corrélation étroite et concertée entre toutes les confédérations de Kabylie.

Par ailleurs, l’idée de Parlement kabyle constitue une nouvelle étape dans l’instauration du futur Etat kabyle. Il incarnera entre autre le socle de toutes les énergies saines de Kabylie qui auront aussi à préparer les textes fondateurs de notre Etat. Ça sera un cadre légiférant qui dotera la Kabylie de lois kabyles à la place des lois coloniales algériennes. En sus de sa mission de législation et de réflexion, il va permettre aux Kabyles de sortir avec des solutions concrètes aux problèmes de la vie quotidienne comme cela vient d’être brièvement décrit. De plus, ce parlement vise à consacrer l’unité kabyle en vue de mobiliser l’ensemble du peuple kabyle pour faire face à l’arabisation, à la salafisation, à l’insécurité, à la misère socio-économique…


Est-ce que le MAK compte initier des actions d’éclat contre l’école, les tribunaux qui se comportent comme de véritables institutions coloniales ?

Pour le MAK, il ne s’agit pas seulement de mener des actions d’éclat comme nous avons pu le faire par exemple avec le déjeuner public du 3 août contre l’inquisition. Les actions d’éclat sont certes nécessaires, mais il s’agit aussi de mener des actions de fond en mettant en place, à la base de la société kabyle, des institutions spécifiquement kabyles en lieu et place des institutions coloniales algériennes. Par exemple, il est urgent de réhabiliter la médiation et les lois ancestrales kabyles qui réglementaient la société kabyle. A ce propos, nous appelons d’ores et déjà les Kabyles à boycotter les tribunaux algériens comme l’ont fait nos ainés avec les tribunaux français.

Par ailleurs, malgré la difficulté du terrain avec la surveillance et le harcèlement permanent de ses militants, le MAK travaille déjà dans le sens de la réhabilitation et de la modernisation de nos fameuses républiques villageoises qui avaient forcé l’admiration de Karl Marx. L’objectif est de favoriser le recouvrement de la souveraineté kabyle par la base.

Pour les écoles, des cadres du MAK ont déjà initié des projets intéressants en créant par exemple "Axxam n Tmusni" dans deux villages. Ils ont servi d’expériences pilote qu’il faudra généraliser à l’échelle de toute la Kabylie pour préparer l’avènement de l’école kabyle. Il est également envisagé de mettre en place un accompagnement scolaire pour désamorcer l’endoctrinement islamiste véhiculé par l’école algérienne. La diaspora kabyle, et notamment le tissu associatif, seront appelés à soutenir de manière plus conséquente ces initiatives. Des contacts sont déjà initiés dans ce sens.

Votre mouvement a eu à prendre des positions ambiguës concernant la monarchie marocaine, un autre colonialisme en territoire amazigh. Certaines positions de membres du MAK favorables à la monarchie alaouite ont choqué des Amazighs de Tamazgha occidentale qui se battent contre cette monarchie et qui se considèrent naturellement solidaires de la Kabylie. Comment expliquez-vous ces positions pro-marocaines provenant du MAK ?

Ah non, je suis désolé mais les positions du MAK ne souffrent d’aucune ambigüité vis-à-vis de la monarchie marocaine. Si votre propos vise la déclaration du président de l’Anavad à propos de la proposition de l’autonomie des régions faite par le roi du Maroc et que Ferhat Mehenni avait effectivement saluée, il y a lieu de rappeler que cette déclaration avait été faite en 2010, c’est à dire au moment où notre Mouvement était encore dans une revendication d’autonomie. De plus en dehors du Rif, il me semble qu’aucune région amazighe ne revendique, à ce jour, un statut d’autonomie. Par conséquent, il me semble que dans cette déclaration faite, je le rappelle en 2010, Ferhat Mehenni était allé bien au-delà des aspirations des Amazighs du Maroc qui revendiquent, encore maintenant, la reconnaissance pleine et entière, et par le royaume du Maroc, de leurs spécificités culturelles et linguistiques.

Ensuite, je vous défie de me citer une seule organisation politique, associative ou de défense des droits des peuples amazighs, qui ait ouvertement soutenu le Mouvement indépendantiste rifain.

En dehors du militant indépendantiste Chaoui, Yella Houha, et de l’Organisation internationale des peuples et nations non représentés (UNPO), le MAK était la seule et unique organisation politique de la large sphère amazighe à avoir répondu présent au congrès constitutif du Mouvement indépendantiste rifain... Je ne suis pas sûr que le Royaume du Maroc considère cela comme un acte de "complaisance" à son égard.

Par ailleurs, notre agence d’information Siwel s’est régulièrement faite le porte-voix des indépendantistes rifains avant qu’ils ne disposent de leur propre canal d’information. C’est encore nous qui avons relayé les mises à nu de certains agents notoires du Makhzen à la tête de partis politiques soi-disant amazighs, à l’image du fameux PAM et de Ilyes El Omari, et c’est encore nous qui avons défendu l’indépendantiste rifain Said Chaou, victime d’une véritable cabale aux Pays-Bas.

Congrès constitutif du Mouvement 18 septembre pour l'indépendance du Rif (PH/Ayrad Tacfin)
Congrès constitutif du Mouvement 18 septembre pour l'indépendance du Rif (PH/Ayrad Tacfin)
Je ne crois pas que tout ceci plaide en faveur du Makhzen et je ne crois pas non plus que cela soit considéré par le royaume du Maroc comme des actes de complaisance à son égard.

Je vais vous dire encore mieux que cela, il y a parmi ceux-là même qui nous accusent aujourd’hui de complaisance vis à vis du Makhzen, des militants amazighs qui nous ont interpellé pour nous reprocher de soutenir les indépendantistes rifains parce que, tenez-vous bien, les rifains sont des "salafistes", comme s’ils ne se trouvaient pas de salafistes parmi tous les peuples de la terre, que ce soit parmi les peuples amazighs ou tous les autres peuples, dont des peuples européens, comme les Français par exemple. Le salafisme est un fléau mondial qui n’épargne aucun peuple au monde. Il est injuste, et pour le moins suspect, de vouloir condamner le peuple rifain sous prétexte qu’il compte en son sein des salafistes.

Enfin, si votre propos fait référence à l’évocation par le Maroc du droit du peuple kabyle à son autodétermination et à la reconnaissance que notre Gouvernement provisoire lui a exprimé. Cela relève évidemment de l’action diplomatique de l’Anavad qui est parfaitement dans son rôle.

Si certains s’imaginent que le MAK et l’Anavad sont naïfs ou stupides, ils se trompent lourdement. Le Maroc s’est exprimé en faveur du droit du peuple kabyle à son autodétermination, et ce dans le cadre de ses intérêts bien entendu qu’il faut évidemment rattacher à la question de la République arabe sahraouie soutenue par l’Algérie. Le MAK et l’Anavad ont réagi dans le sens de leurs intérêts, également bien entendu, et qui visent à introduire la question de l’autodétermination de la Kabylie à l’ONU, et c’est cela qui nous intéresse. Il se trouve que c’est le Maroc qui l’a fait.

Ne pas comprendre cela et ruer dans les brancards sans même chercher à comprendre relève à mon sens de l’immaturité politique sans compter que ces braves chevaliers ne se rendent même pas compte qu’ils propagent, sans doute à leur insu, la propagande de l’Etat algérien qui désigne toujours la main étrangère venant de son voisin et frère ennemi le Maroc.

Pour ce qui nous concerne, nous ne sommes plus dans le culturalisme et la reconnaissance des langues et cultures d’origine. Cela ne nous intéresse plus depuis longtemps. Ce que nous voulons, c’est poser la problématique de l’existence de la Kabylie en tant que peuple et nation au vu et au su du monde entier, et donc poser publiquement la question du droit à l’existence du peuple kabyle dans une session de l’ONU était une aubaine que seuls des novices politiques auraient boudé.

Pour être tout à fait honnête, au vu de ce que je viens de vous énumérer, cela me fait franchement sourire d’entendre dire que le MAK a des positions pro marocaines.

A-t-on jamais entendu dire qu’Antonio Cubillo, réfugié politique en Algérie durant le règne de Boumediene, était complaisant vis-à-vis de l’Algérie parce qu’il avait lutté à partir d’Alger pour l’indépendance des Îles Canaries et ce, au moment même où, à cette époque, détenir un simple alphabet en Tifinagh valait au moindre kabyle les affres de la torture dans les geôles de Boumediene ?

A-t-on jamais entendu dire que Abdelkrim Khatabbi, pourtant fondateur de la République du Rif, était "vendu" à l’arabo-islamisme lorsqu’il était parti au Caire présider le Comité pour la libération du Maghreb "arabe" et où ses partenaires n’étaient autres que Azem Pacha et Chakib Arselane, maîtres à penser de l’arabo-islamisme algérien ?

Soyons sérieux et sortons un peu de l’angélisme et de l’infantilisme politique. Abdelkrim tout comme Cubillo, en patriotes rifain et canarien, ont réfléchi et agi dans l’intérêt de leurs nations respectives, en fonction des conjonctures historiques qui se sont présentées à eux.

Enfin, l’une des résolutions de notre troisième congrès atteste de l’exacte contraire de ce que vous avancez dans la mesure où nous travaillons à renforcer davantage les relations avec l’ensemble des peuples amazighs d’Afrique du nord, et donc des Amazighs du Maroc, et ce, afin d’encourager la fondation de gouvernements provisoires respectifs et de travailler en collaboration avec la Kabylie pour accéder à leurs droits à l’autodétermination. Je ne suis pas sûr que la monarchie alaouite, comme vous dites, qualifierait cette résolution comme un acte de complaisance.

Maintenant, si certains considèrent que travailler à favoriser la mise en place de gouvernements provisoires chez les peuples amazighs relève de la complaisance, c’est que vraiment ils n’ont aucune idée de ce qu’est la lutte politique, ni encore moins de ce que signifie l’autodétermination des peuples.

Par ailleurs, j’ai moi-même déclaré, et à maintes reprises, que le MAK ne reconnaît aucun Etat en Afrique du nord, nous réfutons même la notion de Maghreb que d’aucuns, parmi ceux qui nous chargent de ces accusations totalement infondées, utilisent allègrement alors que cette dénomination, pour le moins tendancieuse, ne vise qu’à définir le monde amazigh comme étant la partie ouest du monde arabe.

D’autre part, je défie quiconque de me citer une déclaration du MAK s’exprimant en faveur du Makhzen. Nous avons toujours considéré que tous les Etats nord africains incarnent l’impérialisme arabe dans Tamazgha et nous l’avons publiquement déclaré.
De même que nous luttons pour l’émancipation du peuple kabyle, nous avons soutenu et nous continuons à soutenir tous les peuples amazighs qui veulent aller dans le sens de leur libération, tout comme nous les avons toujours appelé à renoncer au confinement des revendications culturelles et linguistiques.

Cela étant dit, les peuples amazighs sont évidemment libres de revendiquer le statut qui leur semble être bon pour eux, ce n’est pas à nous de leur dicter leur conduite et notre devoir est de les soutenir dans leurs choix respectifs même si nous les incitons vivement à s’orienter vers le principe de l’autodétermination des peuples.

Le MAK a fortement soutenu le MNLA pour l’indépendance de l’Azawad, avant qu’il n’abandonne à son triste sort le vaillant peuple touareg avec l’accord calamiteux d’Alger. Le MAK est la seule formation politique amazighe à soutenir le Mouvement pour l’autonomie du Mzab et le Mouvement pour l’indépendance du Rif. A ce jour, nous n’avons encore jamais entendu d’organisation politique amazighe du Maroc soutenir les indépendantistes rifains.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le MAK est financé par le Maroc et Israël ?

Je serais bien tenté de répondre à l’absurde par l’absurde. Mais je vous répondrais en un seul mot : faux. D’autre part, si nous avions été financés par le Maroc et par Israël, croyez-moi l’état de nos finances ne seraient pas aussi difficile. Le MAK n’a jamais eu de soutien financier ou logistique et personne n’ignore en Kabylie les conditions lamentables dans lesquelles nous menons notre combat : un combat pacifique et civilisé face à un régime qui incarne, sous toutes ses formes, la barbarie des régimes totalitaires arabes.

D’autre part, il est bien connu que les régimes totalitaires accusent systématiquement les oppositions démocratiques d’intelligence avec l’étranger, à plus forte raison quand celles-ci revendiquent un droit légitime comme celui de l’autodétermination. La Kabylie, bastion de toutes les causes justes en Afrique du nord, n’a pas échappé à cette règle infâme.

N’ayant aucun argument en mesure de faire face à la justesse et la noblesse de notre combat, le pourvoir colonial algérien et ses appendices accusent le MAK d’être téléguidé et financé par les forces étrangères, considérées comme hostiles à l’Algérie. L’Etat algérien, maître dans l’art de la perversion, utilise l’argument d’un financement par le Maroc, Israël, la France, les USA...

En ce qui concerne Israël et le Maroc, les raisons en sont évidentes : ils exploitent les sentiments irrationnels de haine pour ces deux pays qu’ils ont réussi à inculquer aux Algériens. Les opposants kabyles, ont de tout temps été accusés de faire le jeu du Maroc, rival de l’Algérie, et d’être les agents du sionisme. Or, on connait les passions ravageuses de la rue arabe dès lors qu’il s’agit d’Israël.
Fort heureusement, cette propagande ne peut pas prendre en Kabylie mais elle a bien pris ailleurs. Peu importe, on connait la chanson en Kabylie et c’est l’essentiel.

Le MAK ne compte que sur le sens de l’engagement et la solidarité kabyle. Le peu de moyens dont il dispose provient des dons de citoyens kabyles soucieux de l’avenir et du devenir de leur patrie. Nous ne les remercierons jamais assez et je profite de cette interview pour remercier encore une fois tous les Kabyles qui nous aident à mener notre peuple vers sa libération et son émancipation.

Marche du MAK (PH/DR)
Marche du MAK (PH/DR)
Plusieurs des personnes qui ont quitté le MAK reprochent à la direction le manque de fonctionnement démocratique. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

Avant de répondre à votre question, je dois vous faire remarquer que le nombre de militants et d’adhérents au MAK augmente de façon spectaculaire. A mon avis, ce n’est pas parce que le MAK fonctionne de manière anti-démocratique mais plutôt l’inverse. Il est vrai cependant que quelques anciens militants ont quitté notre Mouvement mais c’était pour des divergences fondamentalement politiques et non pas pour des raisons de fonctionnement.

Je respecte leurs positions même si elles ne cadrent pas avec l’évolution de notre mouvement, portée par une écrasante majorité. Cela étant dit, depuis mon élection en 2011, nos rapports ont toujours été conviviaux et je les ai même invités à la conférence nationale kabyle que nous avons organisée à At Ouabane en 2014.

Le fonctionnement du MAK est fondamentalement démocratique et c’est justement ce qui fait son succès auprès de la jeunesse kabyle qui ne plaisante pas avec ses idéaux démocratiques. Personne ne peut contester cette vérité sauf à être de mauvaise foi. Toutes nos structures sont dotées d’une totale autonomie d’action et de décision ; c’est ce qui a permis la multiplication de nos actions et de nos activités sur le terrain. La force du MAK est justement d’avoir libéré les énergies. Le potentiel militant est libre d’agir dans le cadre du Mouvement pour peu que ces actions et son discours cadre avec la ligne politique du Mouvement. Il n’y a pas plus démocratique que cela. D’autre part, aucune décision politique n’est prise en dehors d’un large débat au sein de toutes nos sections locales. Le Projet pour un Etat kabyle (PEK), par exemple, a été débattu et amendé point par point. Cela nous a pris un temps fou mais aucun militant ne peut dire que son opinion sur la question n’a pas été entendue et discutée.

Certaines personnes pensent que quand la majorité des militants n’adhère pas à leurs idées, c’est anti-démocratique. Or la démocratie c’est justement le contraire. Quand une question est débattue et adoptée par la majorité des militants, si elle ne convient pas à certains et que leur propre perception des choses est rejetée, ils affirment alors que ce n’est "pas démocratique".


Quelle lecture fait le MAK des derniers événements qui touchent le RCD, notamment les règlements de compte entre Nourredine Aït-Hamouda et Saïd Sadi ?

Il n’y a pas d’organisations politiques qui ne connaissent pas de problèmes ou de crises. Le MAK s’interdit cependant toute ingérence dans les affaires internes des autres formations politiques. Je souhaite vivement que "ces règlements de compte" comme vous dites entre kabyles cessent rapidement car ces "déballages médiatiques" contribuent à démoraliser la militance kabyle au moment où la Kabylie réclame l’union de toutes ses forces.

Conformément au principe kabyle, je dirais simplement : a wer yili umehzul, a wer yili umeεzul. Et même si le RCD nous témoigne quelques hostilités caractérisées, nous l’invitons fraternellement à revoir sa démarche politique afin de ne pas se tromper d’ennemi. Le MAK souhaite la convergence de toutes les énergies kabyles.
Pour finir, je voudrais exprimer le souhait que quels que soient les chemins empruntés par les uns et les autres, la Kabylie, notre chère patrie, retrouve dans les meilleurs délais sa souveraineté au profit de ses enfants. Tous ses enfants.

Tanemmirt i Tamazɣa.
Afud igerrzen, teɣzi n tudert.


Propos recueillis par
Masin Ferkal pour Tamazgha.fr

P.-S.

Les notes sont de la Rédaction de Tamazgha.fr
Notes

[1] Né des événements qui ont marqué le Printemps berbère de 1980, le Mouvement culturel berbère (MCB) est une structure informelle qui a porté la "revendication" berbère en Kabylie. C’est autour du MCB, dont l’avant garde fut l’Université de Tizi-Ouzou, que toutes les actions de lutte pour l’Amazighité se menaient durant les années 80. Ce mouvement a gagné l’adhésion de l’ensemble de la Kabylie et ses appels et mots d’ordre ont toujours été suivis. La résistance et la lutte amazighes, voulues culturelles à l’époque, se menaient autour de ce Mouvement en Kabylie. Sa légitimité et sa représentativité ont été mises à mal en 1989 par la création du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) qui s’était fixé comme l’un des objectifs le "démantèlement" du MCB.

[2] Le RCD, Rassemblement pour la culture et la démocratie, est un parti politique à base kabyle, créé en février 1989 avant même l’adoption de la nouvelle constitution que l’Etat algérien avait concocté pour inaugurer la nouvelle ère qui devait marquer le "changement" et la "démocratisation" de la vie politique algérienne. Nombre d’observateurs évoquaient à l’époque la main du régime algérien dans la création de ce parti chargé de canaliser les "forces kabyles" et de démanteler les réseaux d’expression et de mobilisation de la voix indépendante de la Kabylie. Ce parti a cautionné l’appel de l’Armée algérienne pour l’interruption du "processus électoral" en 1991, appel auquel il a activement participé. Pendant toute la décennie 1992-2001, il a soutenu la position des généraux dits "éradicateurs". Il a aussi soutenu Bouteflika à son retour à Alger en 1999, soutien qui s’est illustré par la participation du RCD, entre 1999 et 2001, au gouvernement de Benbitour et à celui de Benflis. En avril 2001, alors que des jeunes kabyles tombaient sous les balles des forces militaires algériennes, le RCD fait toujours partie du gouvernement algérien et ses deux ministres, en l’occurrence Hamid Lounaouci et Amara Benyounès, ne quitteront la coalition présidentielle qu’en mai 2001.

[3] Bgayet : Bougie, Tubirett : Bouira, Tizi-Wezzu : Tizi-Ouzou, Bumerdas : Boumerdès, Buṛǧ Buɛṛaṛiǧ : Bordj Bou Arreridj, Seṭṭif : Sétif.

[4] KDS : Kabyle de service.

[5] Le "bachagha" est le titre d’un haut dignitaire de la hiérarchie administrative turque ottomane. En Afrique du nord, à l’époque de la colonisation turque, ce sont les supplétifs des Ottomans qui portaient ce titre. De nos jours, ce qualificatif est attribué à ceux qui sont considérés comme traîtres. En ce sens, Ould Ali Hadi est considéré par nombre de milieux kabyles comme étant un supplétif du régime algérien, chargé de servir ses intérêts et d’apporter sa contribution à l’organisation de la destruction de la Kabylie. C’est en tant que directeur de la culture à Tizi-Ouzou, puis directeur de la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, qu’il a servi le régime algérien avant d’être appelé dans le gouvernement algérien pour exercer les fonctions de ministre.

[6] "Bachaga" est un titre

[7] Tawrirt Musa : Taourirt Moussa, le village natal de Lounès Matoub.


SIWEL 161616 MAR 16



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